Le Jardin Infini de Giverny à l’Amazonie au Centre Pompidou-Metz

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Ernesto Neto, Flower Crystal Power, 2014

Paris le 11 janvier 2017.

On avait cru le jardin enterré par la modernité et le triomphe d’espaces verts limitant le végétal à des zones fonctionnelles. Pourtant, il est demeuré une source d’inspiration fertile tout au long du XXe siècle et continue d’exercer pour certains artistes une attraction profonde. Le jardin fascine, non pas tant pour ses vertus nourricières, curatives et ornementales que pour la subversion qu’il génère. Au-delà de l’espace clos et ordonné, le jardin de cette exposition est celui des passions privées: trouble, licencieux et indiscipliné. Lieu de résistance et de dissidence, du raffinement le plus exquis comme de l’exubérance sauvage, il devient un laboratoire biologique, éthique et politique. Les courants à rebours de la raison –Maniérisme, Décadentisme ou Surréalisme –en font un lieu ouvert au disparate, à l’irrégulier. Essentiellement contemporaines, les œuvres rassemblées dans cette exposition décrivent un jardin expérimental, obscur, chaotique et imprévisible.

L’exposition duCentre Pompidou-Metz envisage cette nature sous l’angle d’un printemps métaphorique. Germination, floraison et dégénérescence suggèrent les cycles auxquels le monde est soumis: l’étape hivernale est la promesse de révolutions à venir. Certains artistes vénèrent cet élan vital. Fasciné par la fécondation des fleurs, František Kupka célèbre une «fête du pollen dans un gynécée baigné de soleil» et traduit ces noces dans la pulsion organique de Printemps cosmique (1913-14). Fertile vivier de formes, le jardin inspire aux artistes des morphologies et des métamorphoses fantastiques, révélant l’intelligence d’un monde non-humain.Ainsi, fantasmant la nature exotique, Dominique Gonzalez-Foerster crée un diorama tropical, jardin-bibliothèque proliférant, dans la lignée d’une série d’installations inspirée des dispositifs scénographiques illusionnistes du XIXe. Le brésilien Ernesto Neto investit quant à lui le Forum du Centre Pompidou-Metz avec une sculpture monumentale, Leviathan Thot (2005), dont les membranes forment un paysage biologique à l’échelle du bâtiment.

Le jardin est aussi le lieu de la bifurcation génétique qui infléchit les déterminismes au profit de l’évolution. Alors qu’il immortalise dans son herbier de verre une flore vénérée, Émile Gallé se passionne pour les anomalies –merveilles ou monstruosités? – des orchidées. Le jardin est aussi le lieu de la bifurcation génétique qui infléchit les déterminismes au profit de l’évolution. Alors qu’il immortalise dans son herbier de verre une flore vénérée, Émile Gallé se passionne pour les anomalies – merveilles ou monstruosités? – des orchidées. Au même moment, Claude Monet crée des hybrides et importe du Japon des pivoines, recevant les foudres des fermiers locaux qui redoutent l’empoisonnement de ces fleurs étrangères. Un siècle plus tard, Pierre Huyghe réalise des «concentrés de Giverny» dans des aquariums aux climats programmés. Si l’acclimatation éveille la curiosité des naturalistes, elle sert aussi les intérêts d’une «botanique du pouvoir» œuvrant à la colonisation puis à l’éradication de «pestes végétales». Yto Barrada, Thu Van Tran ou Simon Starling étudient les cohabitations problématiques des plantes natives et néophytes. Au-delà de l’exotisme, les alternatives tropicales et biomorphiques de Roberto Burle-Marx ou de Lina Bo Bardi en Amérique latine et au Brésil offrent une alternance au fonctionnalisme de la modernité européenne.

À l’heure des phénomènes intensifs de brassage, de métissage et de migration qui reconfigurent sans cesse la biodiversité, la clôture originelle du jardin – qu’elle soit matérielle ou conceptuelle  – nécessite d’être réévaluée. L’exposition fait sortir le jardin hors de lui-même, dépassant la dialectique sur laquelle Michel Foucault avait articulé sa définitionhétérotopique du jardin comme « la plus petite parcelle du monde » et comme « la totalité du monde ». Les spécialistes de l’histoire des jardins Monique Mosser et Hervé Brunon postulent qu’à présent « il faut aborder l’enclos comme système à la fois ouvert, matériel et vivant.» Dès lors, l’abolition de la frontière ouvre sur la quête incessante que suggérait déjà la conclusion du Songe de Poliphile, faisant du jardin le lieu de la recherche et de l’initiation par excellence : « Ne sait-il pas que ces jardins / Donnent accès à d’autres jardins / Qui s’ouvriront d’eux mêmes / Sur des jardins infinis.»

Pour Jardin Infini, Daniel Steegmann Mangrané conçoit une scénographie organique, terreuse et solaire. Invité à cheminer parmi les installations immersives, assimilées à des folies ou des bosquets, le visiteur s’aventure dans l’exposition avec l’émerveillement d’un jardinier.

Pensée comme un territoire sans frontières, l’exposition se déploie hors les murs dans la ville de Metz à travers différents jardins aménagés par les artistes Peter Hutchinson, François Martig et Loïs Weinberger.

Un catalogue conçu par la graphiste Fanette Mellier et une anthologie de textes d’artistes sur les jardins, premier recueil d’une nouvelle collection lancée par le Centre Pompidou -Metz, accompagnent l’exposition.

JARDIN INFINI. De Giverny à l’Amazonie.18.03 ➔ 28.08.2017. Galerie 2, Galerie 3, Forum, Hors les murs. Commissariat: Emma Lavigne, Directrice, Centre Pompidou-Metz. Hélène Meisel, Chargée de recherches et d’exposition, Centre Pompidou-Metz.

Publié par Félix José Hernández.

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