Paris le 26 août 2016.

Un homme, une tragédie et 45 témoins. Le jeune capitaine britannique Tom Barnes est envoyé en mission dans un pays du Moyen Orient. Tandis qu’il rentre d’une patrouille nocturne, il marche sur un engin explosif fabriqué et posé par des terroristes. Il perd alors une jambe, manque de succomber et se  retrouve très vite rapatrié en Angleterre, où les médecins doivent l’amputer de son autre jambe. Dans un roman poignant, nous assistons au quotidien d’un soldat, puis à la renaissance d’un homme qui se réconcilie avec son destin et retrouve pleinement l’amour de soi, une fois sa vie transformée. « Je ne changerais rien [de ce qui s’est passé]. Rien du tout. »

En nous racontant un épisode de sa propre existence (survenu en Afghanistan) sous une forme éclatée d’un genre totalement nouveau, Harry Parker réussit un exploit tant narratif que stylistique : rarement l’originalité de la forme aura si bien servi la vérité des faits et l’objectivité du propos.

L’histoire est en effet racontée tour à tour par 45 objets, dont la nature est annoncée explicitement ou apparaît de manière savoureuse (ainsi, le balai, dont le but était jadis de « garder la tête en bas » le temps de dégager du sable). Conçus pour assister, observer ou nuire, ils accompagnent le protagoniste, ses proches ou ses ennemis, depuis la préparation du drame jusqu’au terme de la reconquête de soi dans un corps mutilé et une conscience ébranlée, en passant par la fin souvent tragique des adversaires. Garrot, déflagration, sac à main, gilet pare-balles, verre de bière, prothèse, miroir, scie chirurgicale ou chaussure de combat ; tapis, sac d’engrais, vélo, montre digitale, pile électrique ou basket… Chaque objet découvre les pensées, sentiments et intentions de l’individu avec lequel il se trouve en contact, et nous les révèle de façon neutre, sans jamais exprimer de parti pris, de condamnation ni de jugement.

En même temps, cette dislocation du récit – dont les chapitres pourraient se lire dans un ordre aléatoire – traduit parfaitement les désordres de la guerre et la réalité du corps brisé, présentés dans le détail, sur un ton toujours égal et dénué de sentimentalisme. Et pourtant, on ne peut qu’être sensible à la nuance d’empathie qu’offrent certains objets (« Quelques jours après nous être unis pour la première fois, » se rappelle une prothèse ; « J’allais survivre et toi, non. Mais je n’avais pas le choix, sinon l’oubli, » explique l’infection qui s’installe). Qu’il s’agisse de la démesure de l’explosion (disant avoir « traversé un homme ») ou des propos de Tom Barnes rapportés par un lit (« À l’hôpital… on n’a pas envie de décevoir les autres. »), il n’est jamais question de théâtraliser une situation cruelle ni de susciter l’apitoiement, mais de mettre en valeur l’absence de haine, la compréhension du monde et la volonté de fidélité à autrui ainsi qu’à soi-même, propres au héros. Pétri des règles imposées par son métier de soldat, il ne saurait se concevoir comme martyr ni victime : « Si les hommes qui m’ont fait ça entraient ici à l’instant, je leur offrirais une pinte. »

Jamais Tom Barnes ne conteste ni ne justifie la nécessité du conflit, à quelque échelle que ce soit. Doué de la saine fierté que lui confère son patriotisme, il est sensible au « privilège de guider dans cet endroit » les hommes sans lesquels, en tant que chef, il ne serait rien, et avec lesquels il peut prétendre préserver la paix tout autant que combattre. Il comprend les civils que dérange une présence militaire étrangère, mais n’oublie pas l’existence du fanatisme auquel succombent de jeunes âmes naïves, fascinées par le discours de terroristes cyniques et manipulateurs.

Ce roman n’est donc ni pour, ni contre la guerre : la question n’est pas là (le pays étranger dont il est question n’est d’ailleurs pas nommé). Le vrai combat est celui d’un homme détruit dans sa chair et qui, au prix d’une force morale indicible, va se réapproprier ce qui toujours a été son esprit et ce qui est désormais son corps. Seules une volonté inouïe et une persévérance de chaque instant rendent la chose possible. Respectueux des efforts de tous ceux à qui il doit d’être en vie, il s’évertue à devenir « le meilleur » durant sa rééducation, notamment afin de l eur prouver ce sentiment, ce qui lui permet d’oublier quelquefois la tyrannie de la douleur physique. L’homme qui, au sortir du coma, avait pour premières paroles des excuses à sa mère, retrouve sa nature véritable au point que, muni de nouvelles prothèses, il réussira à de nouveau courir.

Ce triomphe qui force l’admiration s’accompagne de celui des médecins et du personnel soignant oeuvrant avec acharnement tout d’abord pour la survie, puis pour la vie véritable. Autre lieu stratégique, autre champ de bataille, l’hôpital est aussi peuplé de survivants dont l’humour n’est pas la moindre qualité (« ils t’ont souhaité de toujours te lever du bon pied », nous rapporte le fauteuil roulant). On y aperçoit également des proches, des amis et une femme amoureuse (qui d’autre expliquerait l’alliance mentionnée en fin d’ouvrage ?), personnages dont les actions diverses rappellent et renforcent le sentiment d’une dignité que le patient craint à tort d’avoir perdue. Aussi ordinaires qu’ils puissent paraître, les gestes du père de Tom Barnes, venu raser le visage de son fils – rituel masculin par excellence, accompli ici dans le cadre des liens familiaux – font naître chez le lecteur une émotion incontestable.

Puzzle littéraire fait de visions kaléidoscopiques, chronique d’une violence guerrière  vaincue par une force propre à l’humain, Anatomie d’un soldat est l’histoire d’un homme qui  a surmonté « ce à quoi l’on ne pouvait survivre ». Dans l’éclat de sa vigueur ou physiquement diminué, en alerte au combat ou inconscient à l’hôpital, cet homme demeure tout au long du roman une présence accomplie, grâce aux objets pour lesquels, à un moment donné et même un court instant, rien de ce qui est humain ne s’avère étranger.

 « Un tour de force. […] Si ces pages sont dangereuses, elles sont aussi empreintes de compassion et de chagrin. […] On dirait la guerre observée dans un miroir, sauf que tout, absolument tout, est vrai. » Nadeem Aslam

« Une lecture fascinante, évocatrice, violemment réaliste. Anatomie d’un soldat est un roman. Il est toutefois grandement inspiré de l’expérience de l’auteur au combat et de son hospitalisation. C’est une description très juste de la vie d’un soldat en Afghanistan et de la vie après avoir subi une blessure grave. Ce livre de Harry Parker va fasciner, illuminer et rester ancré dans la mémoire de ses lecteurs. » General David Petraeus

« C’est magnifiquement écrit. Et cette idée de narration […], faire parler les objets […], nous captive et nous tient à distance à la fois. Je n’ai jamais rien lu de tel. » Alan Bennett

« Ce n’est pas seulement le procédé de l’auteur de raconter son histoire par le biais d’objets inanimés qui rend l’écriture de Parker unique, ni la beauté de son style, qui contraint le lecteur, à chaque phrase, à une intimité mécanique. Quelque chose de bien plus vaste parcourt ces pages. Anatomy of a Soldier est un grand roman : bien plus qu’un travail sur le fait d’avoir survécu, il s’agit de raconter ici comment un homme gravement blessé a réussi non seulement à vivre et à s’adapter, mais aussi à apporter de la lumière du plus profond des abysses. » Anthony Loyd (reporter de guerre pour le Times), The New Statesman

Harry Parker a grandi dans le Wiltshire, en Angleterre. À 23 ans, il décide d’intégrer la British Army et se rend en Irak en 2007, puis en Afghanistan en 2009. II est aujourd’hui écrivain. Anatomie d’un soldat est son premier roman.

Félix José Hernández.

Anatomie d’un soldat, Harry Parker. 410 pages. © Christian Bourgois éditeur, 2016 pour la traduction française.  Traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Laferrière. Illustration de la couverture : © Cédric Scandella et Cyril Magnier. ISBN : 978-2-267-02974-1

 

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