Dessiner et ciseler le bronze. Jean-Louis Prieur (1732 – 1795)

Paris le 8 septembre 2015.

Cet ensemble est complété par le prêt exceptionnel de deux dessins de l’artiste conservés à la Bibliothèque de l’Université de Varsovie qui font directement référence à des œuvres du musée Nissim de Camondo, et par celui de trois gravures de vases de sa main provenant du Département des Estampes et de la Photographie de la Bibliothèque Nationale de France et de la bibliothèque des Arts Décoratifs. Enfin, la pendule allégorique à l’étude et au réveil, vers 1770, prêt prestigieux du musée du Louvre, constitue l’un des rares bronzes signés de l’artiste.

Issu d’une famille d’artisans parisiens, spécialisés dans les arts décoratifs, son père, Louis Prieur, était maître éventailliste, et son oncle, Joseph de Saint-Germain, maître ébéniste. Le fils de ce dernier, Jean-Joseph de Saint- Germain (1719 – 1791), maître fondeur en 1746, a occupé une place centrale au sein du monde très actif des fondeurs ciseleurs parisiens. C’est peut-être chez lui que Jean-Louis Prieur a effectué son apprentissage. Reçu maître sculpteur à l’Académie de Saint-Luc en 1765, il devint maître fondeur « en terre et sable » en 1769. Comme beaucoup de ses confrères dirigeant des ateliers importants, Jean-Louis Prieur était « fondeur ciseleur », ce qui signifie qu’il ne disposait pas du matériel nécessaire à la fonte des pièces.

Vers 1770, Jean-Louis Prieur est sans doute l’un des premiers dessinateurs professionnels. Il exécute des dessins de modèles pour le bronze afin que ceux-ci soient déposés et protégés. Réalisé à la plume à l’encre noire, parfois sur un dessinsous-jacent au crayon graphite, le trait est rehaussé d’aquarelle sépia sur fond de lavis gris. Aucune feuille n’est signée.

Au XVIIIe siècle, les cheminées de marbre ornées de bronzes dorés constituent des ouvrages luxueux qui résultent de commandes spéciales. Le projet de cheminée masquée en console a été identifié comme celui correspondant à la description de l’inventaire de 1779 des « petits appartements » du palais Bourbon, appellation de l’hôtel au goût du jour construit en 1771-1772 par Billard de Bellissard pour Louis-Joseph de Bourbon, prince de Condé. Dans le salon de compagnie de forme ronde, couvert d’un dôme, était placée une cheminée : « figurée par une table de marbre blanc, soutenue par des pieds de
bronze doré d’or moulu. Les chenets y sont liés avec ces supports, de manière qu’elle sert effectivement de table en été par le moyen du panneau du fond qu’on y ajoute ». Le numéro « 2 » inscrit à l’encre suggère que ce dessin était peut-être destiné à être présenté à un acheteur, en l’occurrence ici le duc de Bourbon.

Au sein d’une même pièce, le décor de la console répond, en général, à celui de la cheminée car elles se font souvent face. Sur la ceinture de l’exemplaire à quatre pieds figure un médaillon orné d’un double « L » entrelacé. La présence du chiffre royal indiquerait que ce modèle était destiné au souverain pour lequel Jean-Louis Prieur a travaillé : en 1775, il a livré les bronzes du carrosse du couronnement de Louis XVI, d’après des dessins de Bélanger. Au centre de l’entretoise, est représenté un aigle coupé en deux par le milieu. Les quatre pieds en gaine rectangulaires sont surmontés de bustes de femmes « à l’antique ». Ce modèle de console exceptionnel n’est pas sans évoquer le luxueux exemplaire de la Frick Collection, réalisé en marbre bleu turquin vers 1780, dont les bronzes sont attribués à Pierre Gouthière. Un second projet figure une console d’entre-deux supportée par un pied cannelé à masque de satyre, motif récurrent chez
l’artiste, duquel partent des guirlandes de fruits et des grappes de raisin.

Les enfants sont fréquents sur les modèles de candélabres, flambeaux, bras de lumière et lustres de Jean- Louis Prieur. De forme potelée, le ventre saillant, leur expression est souvent rieuse. Le dessin d’applique à deux bras de lumière porte
l’inscription « N°Ier ». Peut-être était-il aussi destiné à être présenté à un client ou marchand mercier. Trois bougies sortent des bras en forme de corne d’abondance. Le corps de l’applique est formé par un enfant en gaine portant une corbeille de fleurs sur la tête, d’où partent des guirlandes de perles qui rejoignent les cornes d’abondance. Le modèle est de grande taille, environ 62,2 x 37,8 cm. Le projet de lustre à six branches présente, en revanche, un décor plus rare de trophée militaire. Formée d’un faisceau de licteur surmonté d’un casque empanaché et couronné par un aigle, la tige du lustre est entourée de quatre étendards, au-dessus d’un médaillon ovale à soleil rayonnant. La dimension est d’environ 1,13 m.

Après sa faillite en 1778, Jean- Louis Prieur se réfugie dans l’Enclos du Temple sous la protection du comte d’Artois afin d’échapper à ses créanciers et à la juridiction royale. Son activité d’ornemaniste devient alors prédominante comme l’attestent les nombreux fonds de dessins et gravures aujourd’hui conservés. Elle lui permet sans doute de faire face à la perte de sa clientèle et au déclin de son atelier de fondeur ciseleur.

Dessinés par Prieur et gravés par Fay, sept Cahiers de sujets arabesques numérotés de X à XVI sont édités par Mondhare et Jean après 1784. Dans les années 1770-1780, le genre arabesque est à la mode et donne naissance à de nombreux recueils à l’usage des artistes qui y puisent des modèles. Formés de figures chimériques et motifs ornementaux naturalistes, disposés en miroir de part et d’autre d’un axe vertical, ces compositions étaient destinées à être peintes sur des panneaux de boiseries. Leur caractère léger et aimable convenait à des pièces intimes comme le boudoir. Provenant de la collection Kraemer, deux montants d’ornements vers 1784 figurent des motifs d’inspiration antique tels les cassolettes fumantes ou l’aigle impérial, associés à des enfants potelés et guirlandes de fleurs. Combinées en de nombreuses variantes, ces compositions au style aisément reconnaissable dégagent une certaine joie de vivre, marque de l’oeuvre de Prieur.

En 1783, paraissent trois Suites de Vases dessinées et gravées par l’artiste, qui sont dédiées au chevalier de Crussol, bailli de l’Enclos du Temple. Ces estampes permettent d’authentifier deux dessinsde vases. Celui orné de cariatides, figures à la mode inspirées par les sculptures canéphores du temple de l’Érechtheion à Athènes, a été gravé dans la 1ère Suite. Le vase à têtes de satyres en mascarons et décor de type bachique a été publié dans la seconde. En outre, le modèle aux anses en forme de faunesses a sans doute été gravé par Fay pour le XIe Cahier de Vases, édité par Jean après 1792.
Enfin, quatre projets à décor arabesque font une large place aux enfants potelés, si caractéristiques du style de Jean-Louis Prieur. La gravure de celui aux anses en forme de tritons enfants figure dans le Ve Cahier de Vases, dessiné par Prieur et gravé par Fay, qui a été publié chez Mondhare et Jean entre 1784 et 1792.

Dessiner et ciseler le bronze. Jean-Louis Prieur (1732 – 1795). Du 15 octobre 2015 au 17 janvier 2016. Exposition réalisée grâce au mécénat de la Galerie Kraemer Antiquaires. Commissaire : Sylvie Legrand-Rossi, Conservatrice en chef au musée Nissim de Camondo. Musée des arts décoratifs. 107, rue de Rivoli – 75001 Paris. Musée Nissi de Camondo. 63, rue de Monceau – 75008 Paris.

Félix José Hernández.

Ilustración: Modèle d’applique, vers 1770, Photo Les Arts Décoratifs, Paris

Hispanista revivido.