Paris le 30 août 2016.

« Si vous ne voulez trouver vous-même un acquéreur, l’administrateur provisoire doit s’en charger, aussi vite que possible, et faire un appel offres ou liquider. (Aryanisation économique.) Ceux qui ont les moyens peuvent se replier en zone libre, s’enfuir, se soustraire aux effets, mais si ce sont vos seules ressources, votre survie est en jeu, ainsi que celle de votre famille.

La loi française, depuis cent vingt ans, fait un gros mensonge; elle considère comme français des gens qui ne sont pas français puisqu’ils sont juifs. La législation doit se remettre d’accord avec la vérité. Elle doit rendre aux Juifs leur nationalité de Juifs, conformément à la raison, à l’histoire, à la justice, à l’humanité.

La loi française qui entérine ces procédures date de juillet 1941 Vichy veut contrôler le processus initié par les Allemands et le légaliser. Vichy l’étend à la totalité du territoire. Les administrateurs provisoires sont placés sous le contrôle du Commissariat général aux questions juives, créé en mars 1941.

Nous, Maréchal de France, chef de l’État français, Le conseil des ministres entendu, Décrétons

Article 1″. — En vue d’éliminer toute influence juive dans l’économie nationale, le Commissaire général aux questions juives peut nommer un administrateur provisoire à

1 ° Toute entreprise industrielle, commerciale, immobilière ou artisanale;

2° Tout immeuble, droit immobilier ou droit au bail quelconque;

Tout bien meuble, valeur mobilière ou droit mobilier quelconque, lorsque ceux à qui ils appartiennent, ou qui les dirigent, ou certains d’entre eux sont juifs.

L’administrateur provisoire gère le bien jusqu’à ce qu’on trouve un acquéreur, la procédure garantissant la régularité de l’aryanisation, la transaction faisant l’objet d’un contrat devant notaire.

La liquidation des biens juifs ne fut pas une spoliation — comme le fut la liquidation des biens des congrégations religieuses au début du siècle —, elle fut une transmutation où des biens mobiliers ou immobiliers étaient convertis en espèces dont l’État français garantissait la propriété aux Juifs.

Tant que la vente n’a pas eu lieu, dit l’universitaire, tout est dans les mains de l’administrateur provisoire. Il peut, sous réserve d’en être autorisé par le Commissariat, verser des subsides  à son administré au cas où cela s’avérerait absolument indispensable. Selon une ordonnance allemande de mai 1941, sont concernés les dépenses d’entretien, les prélèvements vitaux et les subsides mensuels, plafonnés en fonction du train de vie antérieur, mais tout cela dépend de l’administrateur. »

Au lendemain de la mort d’un jeune homme, dans des conditions qu’on devine dramatiques, son frère aîné reçoit les confidences d’un oncle sur certaines particularités de la famille. Pour la première fois, le narrateur entend évoquer le souvenir de son arrière-grand-père, Raoul H., qui aurait collaboré durant la Seconde Guerre mondiale au sein du Commissariat général aux questions juives.

Dans cette famille bourgeoise, les liens sont très distendus, la parole rare. Le frère disparu était hanté par la Shoah, au point de vouloir se faire tatouer sur le bras le numéro de déporté de Primo Levi. La mère participe à des réunions d’amitié judéo-chrétienne. Quelles sont ces ombres qui les habitent ? Porté par la mémoire de son frère, le narrateur démarre alors son enquête, d’abord au sein de la famille, où il se confronte aux demi-vérités et aux soupçons, puis auprès d’un historien spécialiste de la période, qui l’oriente vers l’inventaire du Commissariat, où tout est consigné à la cote AJ38.

Enquête familiale et historique, L’administrateur provisoire dévoile, documents authentiques à l’appui, ce que fut l’action de ces administrateurs chargés, sous Vichy, de recenser les entreprises détenues par les personnes d’origine juive, de les placer sous le contrôle du Commissariat, puis d’assurer leur vente forcée. Cette aryanisation économique, dont la mission Mattéoli en 1997 a mesuré l’ampleur, Raoul H. en fut l’un des bras féroces. Le livre s’appuie notamment sur le destin de deux de ses victimes, mortes en déportation.

Après l’accueil élogieux de son premier roman, Alexandre Seurat donne plus encore la mesure de son talent. Ce roman documentaire, implacable et bouleversant, est d’abord porté par la nécessité, celle de témoigner du réel le plus insoutenable.

Alexandre Seurat. Né en 1979, ancien élève de l’ENS de la rue d’Ulm, agrégé de lettres modernes, enseigne actuellement à l’IUT d’Angers-Cholet. Il a soutenu en décembre 2010 une thèse intitulée : “Le roman du délire. Hallucinations et délires dans le roman européen (années 1920-1940)” (dir. Jean-Pierre Morel, Paris III-Sorbonne nouvelle). La maladroite est son premier roman, inspiré par un fait divers, il retrace la vie d’une enfant martyrisée. IL a été très remarqué lors de la rentrée littéraire 2015 (Finaliste prix Fnac, deuxième liste du Femina, prix Envoyé par la Poste).

L’administrateur provisoire. Alexandre Seurat. © Éditions La Brune au Rouergue, 2016. En couverture : Photographie d’André Zucca (1897-1973). Le quartier du Marais, Paris, en mai 1941. Graphisme : Olivier Douzou. 14 x 20,5-192 pages. ISBN : 978-2-8126-1104-9. Disponible aussi en numérique.

Publié par Félix José Hernández.

 

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