Paris le 12 septembre 2015.

Météorologue japonais de renom et passionné par la capture de l’image statique
ou en mouvement, le comte Masanao Abe (1891 – 1966) a consacré 50 ans de sa vie l’étude et à la photographie des corrélations entre les nuages et les courants atmosphériques sur le mont Fuji.
Fondateur, en 1927, de l’observatoire Abe de recherche sur les nuages et courants atmosphériques, au pied du mont Fuji, il a laissé un héritage sans égal pour la photographie scientifique, qui impose de lui reconnaître aujourd’hui une place à part en tant que chercheur et inventeur de nouvelles techniques de l’image, aux côtés des Frères Lumières, de l’Américain Eadward Muybridge ou encore du Français Étienne-Jules Marey.

Au-delà du caractère technique et scientifique, l’esthétique et la beauté des images du comte Abe doivent être aujourd’hui reconsidérées, à l’instar des photographies de nuages d’Alfred Stieglitz, comme une contribution à la photographie moderniste.

En partenariat avec l’Intermédiathèque de Tokyo, le musée du quai Branly met en lumière cette figure oubliée en présentant dans l’Atelier Martine Aublet une sélection d’œuvres majeures – photographies et films – mais aussi d’appareils
photographiques ou de mesure de la collection du comte Masanao Abe récemment acquise par l’institution tokyoïte.

Né à Tokyo en 1891, Masanao Abe n’est encore qu’un enfant quand il assiste, en 1898, à la première projection à Tokyo du cinématographe, tout juste importé au Japon. Gravé dans sa mémoire, ce souvenir initiatique éveille en lui une aspiration envers l’image animée. Adolescent, il s’essaie à la fabrication de son propre appareil de prise de vues et se passionne pour le domaine et acquiert une « kineocamera », un appareil de prise de vues à usage domestique, fabriqué au Japon.

Elève brillant, il intègre deux ans plus tard, le département de Physique de la faculté des Sciences de l’Université impériale de Tokyo et s’y fait vite remarquer pour ses connaissances en matière d’appareils de prise de vues.

En 1927, il fonde au pied du mont Fuji, « l’Observatoire Abe de recherche sur les nuages et courants atmosphériques », réunissant une documentation colossales sur l’observation des corrélations entre les nuages et les courants atmosphériques. Ses études sur le mont Fuji ne se limitent pas à la simple obtention d’images d’archives. Celles-ci sont accompagnées de données minutieuses relatives à la météorologie telles que la date et l’heure, la pression
atmosphérique et le temps, constituant ainsi un impeccable patrimoine scientifique.

Lors d’une traversée en Méditerranée en 1923, Masanao Abe aperçoit la « Comtesse des vents », forme étrange de nuage lenticulaire qui apparaît au-dessus de l’Etna et qui demeure immobile un certain temps avant de disparaître. De retour de voyage, il découvre cette même forme au-dessus du Mont Fuji. Dès 1925, il consacre tout son travail à la plus haute montagne du Japon.
Depuis la seconde moitié du XIXe siècle, la photographie était utilisée pour les recherches sur les nuages. Toutefois, la mise en application des techniques filmiques, et plus particulièrement la prise de vues en accéléré et la prise d’images stéréoscopiques animées, qu’utilisa Masanao Abe, fut d’une ingéniosité inédite dans le monde de la météorologie.

Masanao Abe inventa divers instruments de mesure et d’enregistrement. Ces recherches, amorcées avec la prise d’images statiques au moyen d’un appareil photographique grand format, ont connu des développements techniques successifs, avec des images produites au moyen d’un appareil stéréoscopique, des images filmées aux formats 16 et 35 millimètres, des images en accéléré, des images stéréoscopiques filmées à partir de deux points d’observation éloignés, puis avec la mise au point d’un dispositif de capture d’images stéréoscopiques animées permettant de contrôler simultanément les deux points d’observation, pour aboutir à une proposition relative à la méthode de projection des images stéréoscopiques animées.

Investigations sur les moyens d’enregistrer par l’image un objet mouvant et changeant, les expériences menées par Masanao Abe constituent également un nouvel examen de l’histoire de l’évolution des techniques de l’image. Il est donc nécessaire de réévaluer Masanao Abe dans l’histoire des sciences en tant qu’investigateur des techniques de l’image et ce aux côtés du cinématographe des Frères Lumière ou de la chronophotographie de l’Américain Eadward Muybridge et du Français Étienne-Jules Marey.

Au delà de son intérêt scientifique, le travail de Masanao Abe doit être reconnu du point de vue de l’histoire de la photographie. Ses photographies grand format des nuages flottant sur Fujisan, sont remarquables en tant qu’oeuvres d’art saisissant l’apparence des montagnes d’avant-guerre, apparence qui nous est désormais inaccessible. Le comte des nuages nous propose un spectacle hypnotisant, une danse de séduction des volutes s’amassant et se dispersant autour du sommet imperturbable.

Ses photographies, d’une qualité indéniable, ne cèdent en rien aux esquisses de nuages à l’encre d’Alexander Cozens, peintre paysagiste du 18e siècle, ou encore aux photographies de nuages prises à la même époque par le photographe Alfred Stieglitz.

Ainsi, les photographies d’archives des diverses expériences scientifiques menées par Masanao Abe font pleinement partie de l’histoire de la photographie moderniste.

Né en 1952, Yoshiaki Nishino -Commissaire de l’exposition- est docteur ès lettres, professeur, directeur du musée de l’Université de Tokyo (UMUT) et Directeur de l’Intermédiathèque. Ses spécialités sont l’histoire de l’art, la muséotechnologie et la politique culturelle.

Après des études sur l’iconographie chrétienne du Moyen-Âge tardif à la Faculté de lettres de l’Université de Tokyo, Yoshiaki Nishino est nommé maître de conférences à l’Université de Hirosaki, puis chercheur invité du Centre international de documentation et de recherche du Petit Palais à Avignon. En 1993, il obtient son doctorat avec ses Recherches sur la Provence du XVe siècle, qui reçoivent l’année suivante le 11e prix Shibusawa-Claudel. Ce prix, créé en 1984 à l’occasion du 60e anniversaire de la Maison Franco-Japonaise, est décerné chaque année aux travaux de haut niveau de chercheurs français sur le Japon et réciproquement de chercheurs Japonais sur la France. Ce prix contribue ainsi à une meilleure compréhension mutuelle entre les deux pays.

Au printemps 2003, à la demande du ministère de la Culture français, le professeur Nishino participe en tant qu’historien de l’art spécialiste à la restauration du Triptyque du Buisson ardent, chef-d’œuvre de la peinture gothique du 15e siècle de Nicolas Froment conservé à la cathédrale Saint-Sauveur d’Aixen-Provence. Suite à ses travaux, il publie, en 2011 en langue française, le catalogue : Le triptyque du Buisson ardent. Comité franco-japonais pour la recherche scientifique sur le patrimoine culturel.

Le professeur Nishino mène par ailleurs de nombreuses recherches bibliographiques, sur les mouvements d’avant-garde artistique en Europe, la bibliographie artistique occidentale, ou encore le graphisme littéraire moderne au Japon.

En 1994, le professeur Nishino intègre l’Université de Tokyo où il participe à la création du musée universitaire. Avec le concept de « muséo-technologie », il avance l’idée d’une nouvelle discipline pratique et synthétique dans le domaine muséal, discipline adaptée au 21e siècle. Yoshiaki Nishino dirige la politique d’acquisition de collections et archives numériques de ce musée qui acquiert alors un statut de 1er plan. Par ailleurs, au sein de ce musée, Yoshiaki Nishino conçoit de nombreuses expositions expérimentales : L’univers morphologique de l’Asie de l’est, Les lettres de l’histoire, L’archéologie du savoir, Entre le vrai et le faux, Propaganda, Biosophia of birds, Ishin : l’aube des échanges scientifiques francojaponais. Le professeur Nishino obtient également de nombreux prix de design et de scénographie pour ses expositions.

En 2001, à la suite de la rénovation d’un bâtiment situé dans les jardins botaniques Koishikawa de Tokyo et classé « propriété culturelle importante », le professeur Nishino fonde l’Annexe du musée de l’Université de Tokyo. Il y développe son concept de muséo-technologie au croisement de l’art et de la science, et collabore avec de nombreuses personnalités et des artistes contemporains tels que : Mark Dion (Chamber of curiosities, 2002), Hermès (Société de recherches sur le Dressage, 2003), Mariko Mori (Transcircle, 2004), un projet collaboratif liant Milan, São Paulo et Tokyo (Global Souk, 2005), Pierre Hermé (Sweets & Science, 2011). Par ailleurs, il collabore avec Hiroshi Sugimoto à la Fondation Cartier pour l’art contemporain (Hiroshi Sugimoto, 2004), Naoki Takizawa à l’Université Nationale de Taiwan et au musée des Tissus de Lyon (Anthropometria, 2011).

En 2007, le professeur Nishino initie le projet Mobile Museum, dans le cadre duquel il organise plus de 130 expositions mobiles pour toucher le public scolaire ou en entreprise, au Japon et à l’étranger. Le Mobile museum a tourné dans onze pays : la France, l’Italie, la Suisse, le Maroc, l’Éthiopie, la Syrie, le Laos, la Mongolie, la Chine, Taiwan, les Philippines et le Pérou.

Enfin avec l’aide d’entreprises privées, le professeur Nishino fonde au sein du musée le département de Muséo-technologie (MT) et l’Intermédiathèque (IMT). L’Intermédiathèque ouvre en 2012 aux 2e et 3e étages de la JP Tower au sein de l’ancienne poste de la capitale nipponne. Avec des expositions sur le patrimoine scientifique, l’Intermédiathèque entreprend de faire dialoguer la création artistique contemporaine et les sciences, croisant des disciplines aussi variées que le théâtre, le cinéma, la musique, la photographie, la mode, la gastronomie, le design et l’art.
© DR
Le Comte des nuages: Masanao face au Mont Fuji. Du 03 novembre 2015 au 17 janvier 2016. Atelier Martine Aublet. Commissaire : Yoshiaki Nishino, directeur du musée de l’université de Tokyo. Musée du quai Branly. 37, quai Branly. 75007 Paris.

Félix José Hernández.

Deja un comentario