Le Hall des Globes de Coronelli à la BnF

Paris le 4 août 2015.

Grâce au mécénat de Natexis Banques Populaires qui a décidé de soutenir cette entreprise majeure de valorisation du patrimoine, le retour des Globes de Coronelli à la BnF s’achève avec l’ouverture, à partir du 4 octobre 2006, d’un
nouveau lieu d’exposition permanent à leur mesure. L’aménagement d’une partie du hall Ouest du site François-Mitterrand rebaptisé « Hall des Globes »,rappelant le « Salon des Globes » qui les accueillit pendant plus d’un siècle à la
Bibliothèque royale, permettra à un large public de les admirer et d’en comprendre la portée scientifique et politique.

Vincenzo Coronelli, franciscain de Venise, avait déjà fabriqué une paire de grands globes avant d’être chargé par le Cardinal d’Estrées, ambassadeur extraordinaire de Louis XIV à la cour de Rome, d’une commande pour le compte du roi. Les Globes furent réalisés à Paris entre 1681 et 1683. Ils étaient les plus grands construits jusqu’alors.

Superbes pièces, objets de science, emblèmes du pouvoir et symboles de la conquête du monde, les Globes de Coronelli offrent une représentation complète et synthétique de la Terre et du Ciel, appuyée sur un savoir encyclopédique et un
répertoire des curiosités du temps. Ces deux sphères – l’une terrestre, l’autre céleste – sont conçues et construites au moment où les travaux de l’Académie des Sciences, créée par Colbert en 1666, font progresser l’astronomie et la géographie. Elles font partie des collections de la Bibliothèque depuis 1722.

Le Globe terrestre met magnifiquement en scène les connaissances alors diffusées sur le monde. Le Globe céleste, peint et enluminé notamment par le peintre Jean-Baptiste Corneille (1649-1695), est, pour sa part, particulièrement marqué par le culte du monarque, puisqu’il représente l’état des constellations célestes à la naissance de Louis XIV, le 5 septembre 1638.

Depuis le début du XXème siècle, ces Globes n’ont été montrés qu’une seule fois au public, voilà vingt-cinq ans, lors de l’exposition Cartes et Figures de la Terre au Centre Georges-Pompidou. Longtemps conservés en caisses dans l’une des travées de la Cité des Sciences et de l’Industrie, ils ont été temporairement présentés au Grand Palais en septembre 2005 avant d’être transférés sur le site François- Mitterrand de la BnF au cours d’une opération spectaculaire le 4 octobre 2005.

Ces trésors de la cartographie baroque ont en premier lieu été placés au centre du hall Ouest, où ils ont été fugitivement visibles avant d’être occultés pour permettre aux restaurateurs de les ausculter puis de procéder à des interventions d’urgence. Arrivés au terme de leur voyage, ils sont aujourd’hui définitivement installés au sein du Hall des Globes : un espace d’exposition permanent en libre accès, les installe en majesté, tout en les inscrivant dans le droit fil des progrès de la science grâce à un partenariat avec l’Observatoire de l’Espace du CNES.

Un espace d’approfondissement offrira au public des pistes de compréhension de ces objets et de leur histoire, et permettra une mise en perspective scientifique de l’état de la connaissance de la Terre et du Ciel du XVIIe siècle à nos jours.

Vincenzo Maria Coronelli, moine et géographe, cinquième enfant d’un tailleur vénitien, Vincenzo Maria Coronelli naît à Venise le 15 août 1650. En 1665, il entre chez les Frères mineurs au couvent San Nicolo della Lattuca. Il entame des études d’astronomie qu’il achève avant 1671, date à laquelle il passe au grand couvent des Frères de Venise, Santa Maria Gloriosa dei Frari, où il établira plus tard un atelier de gravure de cartes. En 1674, après deux années d’étude au collège Saint Bonaventure de Rome, il devient docteur en théologie. Un peu avant 1678, il commence des travaux de géographe.

Les premières traces de son activité de fabricant de globes apparaissent en 1678 avec la création pour le duc de Parme, Ranuccio II Farnese, de deux globes manuscrits de 1,75 m de diamètre. En 1680, le cardinal César d’Estrées, ambassadeur extraordinaire à Rome, intermédiaire actif entre Colbert et les milieux italiens de fabricants d’instruments scientifiques, se rend dans la luxueuse demeure du duc de Parme à Plaisance où sont installés les globes et il y
rencontre Coronelli.

Le géographe et le cardinal se sont ensuite probablement revus à Venise pour s’entendre sur le projet de réalisation de globes pour le compte de Louis XIV. Puis Coronelli gagne Paris. En août 1681, il loge rue Barbette, à l’hôtel d’Estrées
construit pour le père du cardinal, où il entame probablement la construction des
Globes.

En 1682, le neveu de César d’Estrées achète l’hôtel de Lionne, rue Neuve-des- Petits-Champs où les Globes seront transférés en 1689. Coronelli avait quitté Paris en 1683. Sur la fabrication des Globes durant cette période, les renseignements sont fort rares. De l’équipe qui a assisté Coronelli, nous ne connaissons que trois noms, le frère Giambattista Moro, plus artisan que cartographe, Perronel, cartographe et collaborateur du chevalier de Pène qui travaille alors à la rédaction du Neptune François, atlas publié en 1693, et Jean-Baptiste Corneille, l’un des peintres du Globe céleste.

De retour à Venise, Coronelli fonde en 1684 l’Académie des Argonautes, qui va l’aider à diffuser son oeuvre de géographe et lui apporter une partie de l’aide financière dont il a besoin. Couronnement de sa carrière de géographe, il est nommé le 12 mars 1685 « Cosmographe de la Sérénissime République de Venise » et se place ainsi sous la protection du pouvoir politique à l’instar des autres géographes. Entre 1685 et 1693, il publie à Venise une série de cartes géographiques qui serviront à illustrer tous les volumes de l’Atlante Veneto parus à partir de 1690 ainsi que le Corso geographico (1692-1693) et l’Isolario en deux volumes (1696-1697). Au cours des années 1684 -1688, au moment de la guerre contre les Turcs, Coronelli réalise des cartes des Balkans et de la Dalmatie.

Par un privilège de Louis XIV du 28 décembre 1686, il obtient l’autorisation d’imprimer ses travaux en France. Deux ans plus tard paraît la première édition
des globes de 108 cm, réductions effectuées à partir des Globes du Roi Soleil.

Vendus dans toute l’Europe, ils obtiennent un grand succès. En 1701, Coronelli publie le premier volume de son « Grand Dictionnaire », la Biblioteca universale. Souverains et cardinaux reçoivent des exemplaires du dictionnaire accompagnés de la requête de soutenir l’auteur au moment de l’élection à la charge de général de l’ordre des Frères mineurs conventuels. Le cosmographe pourra surtout compter sur le cardinal d’Estrées dont le soutien, comme l’affirmera le duc de Toscane, sera décisif dans l’élection. Élu le 14 mai 1701, Coronelli est au sommet de sa gloire et de sa fortune. Quatre années plus tard, cependant, Coronelli doit faire face à des enquêtes concernant les dépenses exagérées auxquelles l’ont entraîné ses publications. Le 17 novembre 1704, il est suspendu de ses fonctions religieuses par décision pontificale. S’il garde encore
le titre de « Cosmographe de la Sérénissime République de Venise », ce titre n’est plus qu’honorifique, la rémunération qui lui est attachée étant suspendue en
1705.

En 1708, il projette de construire des globes quatre fois plus grands que ceux de Louis XIV, mais abandonne, faute de moyens. Il n’attirera à nouveau l’attention de ses concitoyens qu’en tant qu’ingénieur hydraulique et architecte de projets militaires et civils. Jusqu’à sa mort en 1718, il continuera de vendre des cartes et des globes.

Les Globes de Louis XIV devaient présenter les connaissances scientifiques de l’époque, mais aussi célébrer la gloire du Roi, témoigner de sa mission « terrestre » comme de son origine « céleste ». Ils attestaient également de nouvelles possibilités techniques.

Ce n’est pas sans raisons que Coronelli se réclamait plus de la « profession mécanique » que de celle de géographe. Ses globes étaient des machines. À cet égard, les sphères de Louis XIV, conçues pour pouvoir pivoter sur elles-mêmes,
constituent en raison de leur poids et de leurs dimensions exceptionnelles une prouesse technique inégalée. Elles se devaient d’être extrêmement solides pour résister à la tension de la charpente interne et aux éventuels chocs extérieurs que pourraient occasionner leurs transports et leur utilisation futurs. Non sans vantardise, dans son Epitome Cosmographica paru à Venise en 1693, Coronelli met l’accent sur la solidité des Globes de Louis XIV : « La matière en laquelle ils sont fabriqués est quelque chose de solide de telle sorte qu’un seul d’entre eux a la capacité de soutenir le poids d’une trentaine d’hommes, sans qu’en soit affecté le globe, capable de contenir à l’intérieur un nombre encore plus grand de personnes ».

Leur structure est constituée par des morceaux de bois cintrés taillés en fuseaux de 3 m de long. Chaque globe est un assemblage de deux hémisphères, chacun constitué de fuseaux qui partent de l’Equateur et se rejoignent au pôle. Chaque
hémisphère a été ensuite recouvert d’un rembourrage et d’une couche de plâtre de 2 cm. Sur le plâtre a été collée une forte toile sans apprêt, puis appliqué un enduit sur lequel ont été posées successivement plusieurs toiles plâtrées très
fines. La dernière toile a été enduite pour servir de base aux peintures.

Nous savons qu’en vue de réaliser les opérations proprement géographiques, Coronelli avait emmené avec lui à Paris le frère Giambatista Moro. Il a pu aussi faire appel à des dessinateurs ou à des cartographes français comme Perronel. Il
dut d’abord établir un premier carroyage* régulier, tous les 30°. Il subdivisa ensuite ce carroyage élémentaire en mailles plus petites, de 10° en 10° ou de 5° en 5°. Ces mailles plus ou moins fines lui permirent de fixer des points terrestres
ou célestes connus par leurs coordonnées. Il put alors effectuer le tracé cartographique proprement dit des continents ou des constellations : après avoir dessiné un quadrillage sur le Globe et sur des documents qu’il avait rassemblés (cartes, esquisses), il reportait dans les carrés du Globe les contours qui se trouvaient sur les subdivisions correspondantes des cartes.

Pour certaines zones mal connues, Coronelli ne disposait que de cartes générales couvrant des carrés de 5, voire 10 ou 15 degrés. Il en allait différemment de zones comme les côtes de la Manche ou de la Vénétie pour lesquelles Coronelli
disposait d’une ample information cartographique. Là où les connaissances étaient moins précises, la décoration venait combler les lacunes de la géographie et il n’est pas indifférent à cet égard que l’énorme cartouche* sur le Nil soit excentré à droite, recouvrant ainsi une zone à peu près inconnue.

Une fois effectué le tracé cartographique, restait ensuite à appliquer la peinture. Il fallut d’abord réaliser les fonds et les grandes parties monochromes comme le blanc des terres ou le bleu du ciel. Ensuite, intervinrent certainement diverses catégories d’artistes chargés de tâches spécialisées: peinture des lettres des toponymes, peinture des ornements et des cartouches, peinture des scènes.

Un important travail préparatoire, particulièrement pour le Globe terrestre, a permis de maîtriser l’abondante documentation rassemblée par Coronelli. Elle se composait de textes et d’images qu’il avait collectés au cours de ses lectures variées, mais sans doute aussi, pour les allégories et certains cartouches, de nombreuses esquisses préparatoires réalisées par des peintres. Il convenait donc d’agencer cette importante documentation sur le globe, en jouant avec les blancs
de la carte.

Un travail similaire fut accompli sur le Globe céleste. Le dessin et l’exécution des figures furent réalisés, Coronelli le précise, par Jean-Baptiste Corneille et d’autres artistes spécialisés. Une fois la peinture achevée, des bossettes de bronze de différentes tailles ont été ajoutées pour représenter les corps célestes selon leur grandeur conformément à la classification copernicienne ; un tableau en donne la légende et signale les 1880 étoiles et comètes figurées sur le globe.

Le Globe céleste présente deux particularités remarquables. D’une part, il s’agit d’un globe « convexe », c’est à dire que le ciel est représenté conformément à la vision qu’en a un observateur placé à l’extérieur de la voûte céleste ; toutefois, les constellations ont gardé la forme perçue habituellement par l’homme depuis la terre. D’autre part, Coronelli, surpassant ses prédécesseurs, fait figurer les noms des constellations en quatre langues : le français, le latin, le grec et l’arabe.

Pour la forme arabe, Coronelli n’a pas recopié les globes antérieurs mais a utilisé les travaux récents de l’époque sur les sources originales.

Conservés dans leurs caisses à l’hôtel de Lionne à Paris jusqu’en 1703, les Globes sont ensuite transférés à Marly. Ils seront exposés dans deux pavillons du château jusqu’en 1715, puis seront entreposés au Louvre jusqu’en 1722, date à laquelle ils arrivent à la Bibliothèque royale – actuel site Richelieu de la BnF. Débute alors la construction d’un Salon des Globes, conçu comme un lieu d’exposition permanent.

Achevé en 1731, le Salon des Globes n’est rendu accessible au public qu’en 1782. On a même envisagé, pendant cette période, de mécaniser les sphères pour les faire tourner. Une fois installés dans leur salon, les Globes resteront visibles pendant plus d’un siècle. Le succès est immense au départ : un témoignage spectaculaire de la grandeur du règne de Louis XIV surgissait en effet au grand jour.

Les Globes connaissent quelques décennies de tranquillité, mais le 11 mars 1850, Le Moniteur annonce qu’ils seraient coupés en deux moitiés à l’équateur et transférés à Versailles « pour laisser plus de place aux employés du bureau du Catalogue ». Le Magasin pittoresque publie une contre-attaque pour alerter l’opinion. En 1875, le projet réapparaît et il est cette fois combattu par la revue La Nature. Comme dans toutes les bibliothèques, les besoins d’espace pour accueillir les lecteurs, mais aussi pour abriter des collections en expansion permanente deviennent prégnants : ils finissent par avoir raison des Globes.
En 1900, la décision est prise de détruire le Salon des Globes pour réaliser la grande salle des périodiques, dite Salle Ovale. Les Globes sont relégués, en 1915, à l’Orangerie de Versailles.

En 1980, ils prennent le chemin du Centre Georges-Pompidou pour y être présentés dans l’exposition Cartes et Figures de la Terre. Puis ils gagnent, pour y être stockés, la Halle aux moutons de la Villette avant de rejoindre la Cité des Sciences et de l’Industrie qu’ils ont quittée en septembre 2005 pour entamer leur voyage de retour vers la BnF.

Ils sont aujourd’hui définitivement exposés au sein du Hall des Globes du site François-Mitterrand de la BnF. Ces globes sont les plus grandes pièces des collections cartographiques de la Bibliothèque nationale de France. Réunies dans un « dépôt cartographique » dès 1828, constituées en un département des Cartes et plans en 1942, ces collections forment un ensemble remarquable par le nombre (800 000 cartes en feuilles, 10 000 atlas, 180 globes sans compter ceux restés « en fuseaux ») et surtout par la qualité : ainsi souligne-t-on souvent la rareté de la collection de cartes portulans, la plus riche du monde. La Société de géographie a déposé, en 1941, la totalité de sa bibliothèque au département des Cartes et plans.

Les deux collections, complémentaires, offrent ainsi aux chercheurs, sur le site de Richelieu où elles sont installées, des ressources considérables sur la géographie, la cartographie et leur histoire. Désormais, tant sur le site François-Mitterrand que sur celui de Richelieu le public pourra avoir accès à des documents cartographiques d’une valeur historique, scientifique et artistique inestimable.

Le Hall des Globes. Exposition permanente sur le site François-Mitterrand de la Bibliothèque nationale de France. Responsable projet scientifique : Hélène Richard, directeur du département des Cartes et plans. Coordination : Anne-Hélène Rigogne, service des expositions, BnF. Scénographie : Jean-Jacques Bravo et Sophie Roulet, agence MOSTRA.

Félix José Hernández.

Hispanista revivido.