Le Paradis Latin de Paris, de Philippe Auguste à Machiavel (1201 – 1899)

Le Grand Final : Paradis à la Folie ! © Paradis Latin, Marie-Sophie Tékian

Paris le 26 avril 2017.

Au début était la Guerre de Cent ans…

Et même avant la guerre proprement dite. Anglais et Français se rentraient déjà joyeusement dedans à la moindre occasion. Motif : les rois anglais, déjà en Normandie et en Aquitaine, voulaient être rois de France. Les Français, pas tous d’ailleurs, ne voulaient pas en entendre parler.

Première chose à faire pour les réfractaires : protéger Paris.

Le roi de France, Philippe Auguste, s’y colle. Il lance la construction, rive gauche de la Seine, d’une grande muraille de protection. Elle passa à l’histoire sous le nom d’Enceinte de Philippe-Auguste.

Elle commençait à hauteur de l’emplacement actuel de l’Académie Française. Elle s’achevait sur les rives de la Seine là où s’élève aujourd’hui (et depuis six cents ans) le restaurant la Tour d’Argent. On peut encore voir de nos jours un important fragment de l’Enceinte à moins de trois cents mètres du Paradis Latin, à hauteur du 1, rue Clovis.

L’enceinte était elle-même protégée par des douves remplies d’eau de la Seine. Comblées il y huit siècles, elles s’appellent désormais Rue du Cardinal Lemoine. Cet homme d’église fit en effet construire sur ce même emplacement ce qui allait devenir un prestigieux établissement d’enseignement : le Collège du Cardinal Lemoine.

Les fondations du Paradis Latin s’ancrent depuis 1888 sur les ruines enfouies de l’Enceinte de Philippe-Auguste. Et sur une plaque de marbre apposée juste à gauche de l’entrée de notre cabaret, on peut lire : « Le collège fondé en 1302 [Règne de Philippe Le Bel, le premier des Rois maudits,] par le cardinal Jean Lemoine fut ici, jusqu’à sa fermeture en 1793 l’un des plus renommés de l’Université de Paris ». Jetez également un coup d’œil à travers la grille voisine : vous découvrirez là une belle cour pavée (pierres garanties d’origine) et les restes – habités – d’un bâtiment datant du 14ème siècle.

Monsieur Vincent

Quatre siècles plus tard, un des bâtiments du collège a été transformé en hospice. Louis XIII règne au Louvre, un Saint officie dans l’hospice. Lui aussi laissera son nom dans l’histoire. C’est Vincent Depaul, dont l’abnégation et le dévouement envers les malades et les pauvres seront salués par toute la chrétienté. Le Pape Clément XII le canonisera en 1737 sous le nom de Saint Vincent de Paul . Monsieur Vincent, au cinéma, avec un inoubliable Pierre Fresnay dans le rôle du futur Saint.

Deux siècles et demi plus tard, en 1793, sous la Révolution, le collège est fermé et le vieil hospice est aménagé en hâte en prison. Elle sera, pour beaucoup de ses occupants, l’antichambre de la guillotine.
Bonaparte, Premier Consul, fait raser le bâtiment pour insalubrité. Puis il le fait bientôt rebâtir pour en faire un théâtre. Il l’inaugura lui-même à l’automne 1803 sous le nom de Théâtre Latin.

Honoré de Balzac, dans Les Illusions Perdues, situe un de ses récits au Théâtre Latin, mais pas là où on l’attendait. Ni sur scène ni dans le promenoir : au sous-sol.

La grande salle du sous-sol du Théâtre Latin, autoproclamée haut-lieu de la vie parisienne par sa clientèle hétéroclite où se côtoient artistes de tout poil, intellectuels, journalistes, hommes politiques, étudiants, ouvriers, bourgeois en goguette et aristocrates de tous bords ne dédaignant pas de s’encanailler. Ils ont aussi baptisé l’endroit l’Abreuvoir Littéraire. Il devient rapidement un établissement à la mode où se croisent désormais Balzac lui-même, Victor Hugo, Alexandre Dumas Père et Fils, plus tard Mérimée, Daumier, et bien d’autres encore.

Abreuvoir Littéraire : le nom chantait les champs, l’alcool et la poésie. Il conduisit le Théâtre Latin et sa cave vers la postérité. La cave existe toujours.

Détruit au Champ d’Honneur, rebâti pour la fête

Automne 1870. La guerre franco-prussienne éclate. Les Uhlans de Bismarck arrivent sous les murs de Paris. Le siège commence. Un obus perdu envoie le théâtre cher à Napoléon rejoindre les Tuileries au cimetière des monuments incendiées. De 1870 à 1887, ses ruines calcinées témoignèrent des malheurs de la Nation.
1887 : la France se prépare à accueillir l’Exposition Universelle programmée pour 1889. Peut-on donner rendez-vous au monde entier en laissant des pierres et des poutres calcinées à cinq cents mètres de Notre-Dame ? La question appelle la réponse : évidemment, non !

Décision est prise de reconstruire. Appel d’offres. Un consortium d’entreprises, qui compte dans ses rangs une filiale du Groupe Gustave Eiffel, emporte le marché. Le chantier s’ouvre. Il dure deux ans et bat même la Tour Eiffel de vitesse. Le théâtre rebâti est inauguré en janvier 1889, la Tour en mai. Alors que Paris grogne sur l’esthétisme de la « grande », on loue l’audace de l’architecture et « l’élégance de cathédrale » de la salle. On souligne l’équilibre des volumes, la perfection des finitions.

Opérette, ballet, pantomime, excentricités…

Les invités à l’inauguration s’arrêtent longuement devant une assez grande coupole, fixée au plafond, au plus haut de la salle. On peut y lire, aux quatre points cardinaux, « Opérette », « Ballet », « Pantomime », « Excentricités » – on dirait aujourd’hui « Attractions ». Cette coupole doit justifier le changement de nom : l’ancien théâtre, même superbement reconstruit, doit désormais s’effacer derrière une nouvelle ambition : il devient un lieu de plaisirs variés. Après les tragédies et les comédies, il doit maintenant faire sa place aux opérettes, aux ballets et à d’autres « excentricités ». L’époque l’exige.

Le Théâtre devient Paradis. Le Théâtre Latin est mort, Vive le Paradis Latin ! Cette coupole sauvera un jour le Paradis Latin de la disparition.

Après l’inauguration, le succès est immédiat. On affiche complet tous les soirs. On y crée des spectacles qui font des triomphes à l’époque mais qui séduiront moins la postérité. La mémoire de Paris retiendra qu’Yvette Guilbert, qui deviendra la première grande star internationale française, chante à ses débuts au Paradis Latin. Et que l’une des premières pièces qui y sera jouée – Théâtre pas mort ! – fut La Mandragore, adaptation d’un conte libertin de… Machiavel. Le grand penseur politique florentin de la Renaissance n’imaginait certainement pas qu’il serait un jour joué au cabaret !

La seconde vie du Paradis Latin, de 1900 à nos jours !

Depuis 1850, la géographie du plaisir nocturne dans la capitale à commencé à bouger : lente migration de la rive gauche vers la rive droite. Les grands établissements à la mode, l’Eldorado, la Scala, l’Alhambra, sont sur les grands boulevards, Les Folies Bergère, dans le quartier Bergère. Le premier Alcazar d’été de Paris a été construit au bas des Champs Elysées, l’Olympia ouvre ses portes en 1899…. Le quartier vraiment à la mode, c’est désormais Montmartre. Le peintre Toulouse-Lautrec y entraîne ses amis noctambules, des fils de famille français, le Prince Héritier d’Angleterre, des grands ducs russes ou des milliardaires sud-américains. Le Paradis Latin va vivre mal ces nouveaux temps. Ils sont source pour lui, de perte de clientèle, donc de difficultés financières. Il va chercher son salut dans divers voies. Toutes des impasses. Une ultime défaillance financière oblige ses propriétaires à vendre.

Le repreneur ne sera plus un homme de spectacle mais un industriel, Charles Leune, un faïencier-verrier qui y installe deux fours. Il décide aussi de protéger la belle coupole. Mise en place d’un faux plafond pour la préserver de la chaleur et de la suie. Un demi-siècle plus tard, la coupole ainsi épargnée sauvera le Paradis Latin… Charles Leune revend ensuite son établissement à un entrepreneur spécialisé dans le conditionnement pharmaceutique. C’est lui qui met définitivement la clé sous la porte. Il abandonne, derrière lui, seize mille pipettes et éprouvettes. 1930, fin d’une légende.

Quarante trois ans, une guerre mondiale, un long après-guerre plus tard… En 1973, un promoteur, Jean Kriegel, se porte acquéreur des immeubles situés aux 28 et 28 bis de la rue du Cardinal Lemoine. Apparemment les murs ne valent pas grand chose et l’intérieur encore moins ! Une remise de grande taille, un point c’est tout. Et ce ne sont pas les seize mille pipettes sous leur épaisse couche de poussière qu’il découvre, intactes, qui feront sa fortune : il loue trois semi-remorques pour s’en débarrasser. La destruction du bâtiment débute par l’intérieur. Il commence par vider ce qu’il croit être un entrepôt industriel pour procéder à l’examen des lieux. Et, à sa grande surprise, il va de découverte en découverte. C’est d’abord la structure métallique de la « cathédrale », qui apparaît après la destruction de vieilles cloisons en plâtre et de faux planchers. On retrouve aussi des fragments d’affiches et des restes de décors. Au premier étage, en abattant un faux plafond, une surprenante trouvaille : une belle coupole peinte, on l’a vu, à la gloire « de l’opérette, du ballet, de la pantomime et autres excentricités ». Pour l’homme d’affaires, c’est la stupéfaction. Recherches, en particulier à la Bibliothèque Nationale… où l’on découvre les plans originaux de la reconstruction du Théâtre Latin. Fuite dans la presse : un journal titre : « On a retrouvé le Paradis Latin ». Le chantier est immédiatement arrêté : défense du patrimoine parisien ! Contraint et forcé mais séduit par la magie des lieux, il décide alors de rendre sa salle à sa vocation première : le spectacle.

Entrée des artistes : pour la direction, la réalisation et l’animation artistique, le «propriétaire malgré lui» fait appel à un maître du genre : Jean-Marie Rivière. Les deux hommes se rencontrent. Conversation en style télégraphique. Jean Kriegel : « Vous avez du talent et une troupe ; j’ai un théâtre. On fait quelque chose ensemble ? Jean-Marie Rivière « D’accord. Topons-la ! » Comédien, animateur à Saint–Tropez – qu’il a contribué à « inventer », – puis à l’Alcazar de Paris, où l’ont finalement conduit ses succès de la Place des Lices du port méridional, Jean-Marie Rivière connaît mieux que personne les ficelles de la grande revue parisienne, qu’il recrée dans une joyeuse dérision. Fils de mai 68, ses fausses danseuses et ses vrais travestis se mêlent à d’authentiques talents du ballet, de la chanson et de la scène. En novembre 1977, au jour de la réouverture officielle du Paradis Latin, Rivière présente Paris Paradis, un « spectacle poétique et burlesque ». Succès total. C’est la deuxième naissance du Paradis Latin.

Les revues qui suivent sont signées de grands noms de la création musicale : Jean-Jacques Debout et Roger Dumas pour Nuit de Paradis en 1979. Fredéric Botton, ensuite, de nouveau lui, mais assisté cette fois de Francis Lai, qui délaisse un temps la musique de film. Pour Paradisiac en 1981, se joint à eux le plus prometteur des jeunes talents, Michel Berger. La star de ces revues, c’est la belle danseuse hollandaise Herma Vos, 1.85 m, « la plus grande meneuse de revue du monde ». Elle débute au Lido au sein des Bluebell Girls. Itinéraire éclaire : dix-huit mois plus tard, l’Americain Donn Arden, le plus grand créateur de revue de l’époque, veut la faire venir à Las Vegas. Elle choisit le Paradis Latin et Jean-Marie Rivière, qui en fait la « meneuse » de ses revues. Pendant cinq ans elle est la reine de la Fête ! Jean-Marie Rivière se retire aux Antilles, « the show goes on » avec Champagne en 1984, qui marque les débuts de Christian Dura, jeune auteur de grand talent. Dans la foulée, il donnera entre autre au Paradis Latin Hello Paradis en 1987 et la Revue du Centenaire en 1989. En mai 1995, fier d’avoir produit six revues, jouées pendant mille six cents soirées « paradisiaques », et d’avoir accueilli plus de deux millions de spectateurs, Jean Kriegel s’efface.

Une nouvelle équipe dirigeante, animée par Sidney Israël et son fils Harold, prend en main les destinées du Paradis Latin. Né en Egypte, dans une famille qui sera bientôt expulsée par Nasser et les nouveaux dirigeants du pays, Sidney Israël découvre Marseille comme réfugié. Il monte bientôt à Paris. Parti de rien, confiant dans sa capacité de travail, ses dons commerciaux, sa gestion toujours rigoureuse et son « culte du client » il se fait bientôt une place enviable dans le monde des affaires parisien. Elle le conduira à la direction de l’Alcazar de Paris, où il rencontre Jean Marie Rivière. Par commodité personnelle et pour goûter à l’aventure américaine, il opte pour la présidence de la filiale américaine de l’Alcazar à Las Végas. 1992, retour en France. Dans les mois qui suivent, Sidney Israël fait part à Jean Kriegel de son intérêt pour un rachat du Paradis Latin. En 1995, un accord est trouvé. Israël se porte acquéreur du « Doyen des grands cabarets du monde ». Les nouvelles revues s’appellent Viva Paradis, Paradis d’Amour, Paradis à la folie, encore signé Christian Dura. Elles franchissent allégrement les frontières du nouveau siècle et sa première décennie.

Son fils Harold va rapidement le rejoindre. Diplômé de la grande école de cuisine le Cordon Bleu, à cette première vocation, où il à fait ses preuves, il en ajoute une seconde, celle du management. Après avoir fait du Paradis Latin une des bonnes tables de Paris, il fait entrer le marketing et internet au cabaret. Aujourd’hui Directeur Général, il développe en associant politique vigoureuse de marketing, nouvelles technologies et communication, en France Métropolitaine comme à l’International, tout en restant « le plus français des grands cabarets ». XXIème siècle : nouveaux temps, nouveaux succès, nouvelle aventure, nouveaux clients, plus précieux que jamais. A suivre ! A vivre !

Voici la revue du Paradis Latin. Le cabaret se transforme en un jardin magique où les danseuses fleurs et les danseurs vous entraînent dans une farandole de tableaux, pleins de surprises, de gaieté, de manèges enchantés, de bals masqués, de comédies musicales à grand spectacle et de ballets modernes :

Le Paradis Latin. Au coeur de Paris, dans le cinquième arrondissement, à deux pas de Notre-Dame et du Panthéon, à 300 mètres de la Tour d’Argent. Accès métro: Cardinal Lemoine ou Jussieu. Parking: Maubert Saint-Germain.
Dîner à 20 heures, spectacle à 21h30.
28 rue du Cardinal Lemoine. Tél : + 33 (0)1 43 25 28 28.
paradislatin@paradislatin.com

Publié par Félix José Hernández