Paris le 9 novembre 2016.

Au cours de l’histoire, différents domaines de la connaissance se sont intéressés au phénomène mystérieux du rêve, tentant de pénétrer ses secrets, de découvrir son sens caché ou sa fonction.

Dès l’Antiquité, Égyptiens, Grecs et Orientaux lui attachent une grande importance et interprètent les songes, qu’ils  comparent aux grands mythes collectifs et considèrent tels des présages, des visions prémonitoires, un avertissement du ciel.

Au XIXe siècle, nombre d’artistes représentent le rêve comme la révélation d’un autre univers qui transfigure la réalité objective, et tenter de peindre l’onirique est pour eux une manière de transgresser les frontières de l’art, d’élargir son domaine et d’affirmer ses nouveaux pouvoirs. Les artistes apportent des réponses fort différentes à cette voie nouvelle offerte par la peinture du passage de l’autre côté du miroir et du monde tangible, de la représentation du dormeur à celle du rêve lui-même. En ce sens, cette faculté de former des représentations imaginaires peut être considérée comme une métaphore de l’art même.

Au début du XXe siècle, les écrits de Freud sur l’interprétation des rêves révèlent que le rêve est la voie privilégiée  de l’accès à l’inconscient, qui lie le sujet à ce vaste domaine imaginaire en tant qu’autoportrait spontané sous forme symbolique de la vie intérieure du rêveur.

La psychanalyse permet la connaissance des processus à l’œuvre, du déplacement et de l’association libre chers aux surréalistes, du rêve considéré comme un rébus dont on peut déchiffrer les lois. Les artistes s’aventurent alors à la rencontre de leur dialogue intérieur, de leurs fantasmes, de ces territoires inconnus, constructions de l’imagination, théâtre des symboles, qui échappent aux contraintes du réel pour les représenter.

L’exposition s’articule en sept sections qui reprennent les différents moments de la nuit :

Le sommeil. L’exposition est une véritable expérience onirique racontée à la manière d’un rêve. En introduction du parcours, le visiteur traverse La Plante à sommeil (2005) de Christophe Berdaguer et Marie Péjus, il lit ensuite le mot d’ordre écrit au néon par Claude Lévêque : Rêvez ! (2008). Puis il s’endort en suivant les figures féminines d’Odilon  Redon, d’Auguste Rodin, de Félix Vallotton, de Salvador Dalí, ou encore de Pablo Picasso.

Les nocturnes. Dès la fin du XIXe siècle, les représentations nocturnes des artistes symbolistes entament une traversée vers le domaine de la réalité intérieure.  Une Vision de Victor Hugo débute ce voyage vers l’irréel où le fantastique rêvé tend à l’étrange. Les paysages nocturnes de William Degouve de Nuncques et les lumineux brouillards de Léon Spilliaert annoncent le réalisme magique de Paul Delvaux. Lieu de tous les possibles imaginaires, la forêt devient frontière du rêve magnifié par Max Ernst, univers inquiétant d’où surgissent d’étranges créatures emportées par l’inspiration.

 Le rêve. En 1900, la naissance de la psychanalyse, puis la publication du manifeste du surréalisme, en 1924, offrent un nouveau répertoire iconographique aux artistes qui s’aventurent pleinement dans le labyrinthe de l’âme. La représentation du rêve libère la subjectivité.Victor Brauner révèle des phénomènes ésotériques prémonitoires, Yves Tanguy s’évade dans les étendues désertes de la pensée, Salvador Dalí, inspiré par les plages catalanes, peint des paysages paranoïaques habités d’animaux mythiques, tandis que Man Ray rêve des lèvres de sa muse, étrange astre sensuel flottant au-dessus de l’Observatoire de Paris.

Les fantasmes. L’univers surréaliste est peuplé de figures féminines diaphanes ou charnelles, amours fous inaccessibles qui parcourent, telles des statues, les œuvres de Félix Labisse ou se dénudent délicatement sous le pinceau de Wilhelm Freddie. Au-delà de « l’érotisme voilé », la philosophie du Marquis de Sade gagne les photographies suggestives d’Hans Bellmer et les collages de Jindrich Styrsky.

Le cauchemar. Du « sommeil de la raison » illustré par Francisco de Goya aux visions infernales de Marcel Berronneau, les artistes engendrent des monstres effrayants, pieuvres maléfiques, sphinges énigmatiques, serpents hybrides de Valère Bernard et autres insectes de Germaine Richier.

 Hallucination. Le rêve éveillé, cher aux surréalistes dans leurs activités exploratoires de l’inconscient, irrigue toutes formes d’expérimentations. Les dessins mescaliniens d’Henri Michaux, les photographies de Raymond Hains ou les peintures de rêves aborigènes sont proches visuellement des œuvres cinétiques de Victor Vasarely.

Psychédélique, la Dreamachine (1961) de Brion Gysin est le « seul objet d’art à être regardé les yeux fermés », où l’on fixe à travers les  paupières closes la lumière syncopée d’une ampoule, jusqu’à l’hallucination.

 Réveil. Dans un train avec Bernard Plossu, sur un balcon renversé dans la baie de Hong Kong, selon les jeux illusionnistes de Philippe Ramette, dans une chambre de Sandy Skoglund entourée de poissons flottants ou à la lueur de la pleine lune chinoise photographiée par Darren Almond, le visiteur se réveille, au rythme aléatoire du Carillon (1997) de Pierre Huyghe, à travers lequel chacun est invité à rejouer en rêve la symphonie Dream (1948) de John Cage. A cela se rajoute un accrochage, au 2ème étage du musée, de cartes qui composent le  Jeu de Marseille.

Cet ensemble unique qui témoigne de la fascination éprouvée par les surréalistes pour le domaine du rêve, de la métamorphose et de l’inconscient, a été offert à la Ville de Marseille en 2003 par Aube Elléouët-Breton (fille du poète) et sa fille Oona, en souvenir de Varian Fry.

Le Rêve. Commissaires : Christine Poullain, conservateur en chef, directrice des musées de Marseille; Guillaume Theulière, conservateur, adjoint à la directrice des musées de Marseille ; Olivier Cousinou, conservateur au musée Cantini. Scénographie: ATELIER MACIEJ FISZER et Bastien Morin pour le graphisme. 17 septembre 2016 – 22 janvier 2017. Musée Cantini 19 rue Grignan, 13 006 Marseille. Exposition organisée par la Réunion des musées  nationaux – Grand Palais et la Ville de Marseille.

Publié par Félix José Hernández.

 

 

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