Le Vin des rues, de Robert Giraud

Paris le 7 décembre 2017.

Robert Giraud traîne le long des quais et des rues d’un Paris aujourd’hui perdu. L’auteur décrit l’époque à Paris avec beaucoup de savoir faire. Il nous raconte les histoires des bistrots minables, d’un Paris insolite. Une écriture qui mêle ivresse, pauvreté, chance et nous fait vibrer.

« Giraud vous raconte des histoires sur le ton d’une simple conversation, exactement comme si vous étiez avec lui au comptoir devant un bon beaujolais Chez Fraysse ou bien Chez Paulo qui verse l’Algérie dans des demis. (…) En traînant la savate sur les quais, en reniflant l’odeur de céleri des Halles, en perdant ses nuits dans les bistrots de Maubert, Giraud peut vous raconter un Paris que vous ne pouvez pas connaître. Mais ne vous y trompez pas, Giraud n’est pas un montreur de monstres. L’essentiel, le merveilleux de ce livre, c’est que des acteurs écorchés par la nuit jouent sur des motifs vieux comme le beau monde : l’amour, l’argent, l’honneur. Il y a là-dedans un monde fou qui rêve tout haut ; et savez-vous que tout cela est vrai ? Un personnage principal : le vin qui coule dans tous les figurants et surtout, sérum de vérité, qui délie les langues. » Robert Doisneau, dédicataire du Vin des rues, évoque ainsi son complice dans la préface à ce livre. Ensemble ces deux-là, baptisés « la paire de Robert » par des esprits facétieux, ont exploré ce Paris inconnu et aujourd’hui disparu. Nul mieux que Doisneau ne pouvait présenter ce fleuron de la littérature parisienne des souvenirs et de l’amitié.

« Les Halles, étoile de mer.

La nuit a toujours le goût du vin rouge, du beaujolais de préférence, c’est une opinion toute personnelle d’accord, mais je ne peux pas entrer dans un bistrot ouvert le soir sans qu’immédiatement mon verre soit là, servi sur le zinc. Dans des cas semblables, le vin rouge a une importance énorme. Les vrais buveurs de vin rouge se retrouvent toujours la nuit, personne n’a jamais pu en expliquer la raison.

L’« âme du vin » au fond n’est pas tellement une rigolade, c’est mieux que ça, comme un trait d’union entre deux hommes, une sorte de rite secret, de prière, jamais à sens unique. Certes, il y a des castes, des catégories, des grades si l’on veut, toute une hiérarchie de buveurs, ceux qui le sont, ceux qui y viennent, ceux qui y restent, tout cela mêlé, juxtaposé, groupé, retrouvé sous un uniforme sans couture, sans galon, mais de couleur toujours identique. Le vin est l’uniforme d’une sorte de légion de la grande ville – en argot un litre s’appelle aussi un légionnaire, c’est tout dire.

En élève appliqué, le jour efface la nuit avec plus ou moins de courage, la craie mange le tableau noir à petits coups de dents rapides… et il n’y a plus de tableau noir. Le jour anonyme commence à raconter son histoire, c’est le cinéma, le grand cirque. Entrez Mesdames, entrez Messieurs, le spectacle est permanent et continuel. Les enfants accompagnés ou non sont priés de prendre leurs places. C’est un spectacle de famille. Allez, roulez en confiance, le gars de la nuit est parti dormir.

Le gars de la nuit, l’épouvantail, le loup-garou de l’homme rangé, le croque-mitaine qui boit du vin rouge au lieu de ronfler. Tu parles d’une salade, d’un baratin bidon, c’est pas permis. Pourtant, c’est ça, chaque chose en son temps dit le proverbe, tradition… respect de l’ordre établi sont les deux mamelles de la France, pourquoi pas, n’importe qui peut encore se farcir des mots historiques. Au fond, nous, on s’en fout et c’est bien mieux. L’histoire du Paris by night, la tournée des grands-ducs et tout le truc… y a quand même de quoi s’marrer, cars d’étrangers, cars de provinciaux, appuie-tête, micro, interprète polyglotte, la Java vache, les bas-fonds de Paris, soupe àl’oignon, danseuses de Tabarin, photographies cochonnes, la visite du Gay-Paris est terminée, salut la compagnie, n’oubliez pas le pourliche, merci m’sieurs dames, à l’année prochaine, on recommencera la même chose. »

Le Vin des rues a paru pour la première fois en 1955 aux éditions Denoël, amputé du chapitre Carrefour Buci (publié par Le Dilettante en 1987), qui retrouve sa place légitime dans la présente édition. Le Vin des rues, à consommer sans modération.

« Robert Giraud connaît ces hommes-là, leur besoin de grand air par refus de l’enfermement. C’est que lui-même, né près de Limoges en 1921, ne connut pas les cabinets d’avocats ou de notaires où il aurait pu atterrir avec ses études de droit. Résistant, arrêté par la Gestapo, il restera plusieurs mois en prison et échappera de peu à l’exécution grâce à la libération de Limoges par les maquisards de Georges Guingouin. Ensuite, il sera journaliste à Franc-Tireur, Paris-Presse, France-Soir et Qui? Détective, avant de devenir bouquiniste. Les quais, encore ! Le Vin des rues est une belle promenade littéraire et humaine, âpre et poétique, et si l’on songe à René Fallet ou Henri Calet, c’est sans doute que certains hommes se ressemblent, à leur façon de dire la vie, autour d’un verre de vin ou pas. » Gilles Heuré, Télérama

« Robert Giraud, alias Bob le flambé, (…) coiffé en pétard, artificier de cet argot qui, selon Eugène Sue s’élevait jusqu’à la poésie, connaissait Paris comme sa poche. Cela tombe bien “Le Vin des rues”, prix Rabelais en 1960, a du costard. c’est de la torchée en caviar, de la ballade villonnesque, un style maousse, préface de Robert Doisneau, avec viron aux Halles, le long de la seine, au carrefour buci, à Maubert, à la Mouff, le tout complété par une odyssée de la boutanche en compagnie de Pépé, un drille de l’Etat surblazé le Gorille, Romano ou Ruskof, installé derrière la mairie de Montreuil, qui en connaissait un rayon pour se laver le tuyeau, se graisser le tobboggan, se mouiller la meule. Oui, dans “Le Vin des rues”, auprès des michetonneuses, des marloupattes, des clodomirs et des harengs de salade. On boit. On descend. On écluse. (…)
Entre Boudar, Eugène Sue, Simonin et Raymond Guérin (celui de “La main passe”) il y a Robert Giraud, Balzac en bada de velours, fier dentelier de la bibine. Lisez-le. Vous ne serez pas déçu. » Jules Magret, Service Littéraire

« Mieux qu’un livre d’histoire sur la capitale, mieux qu’une chanson de Tom Waits ou un classique de Tod Browning, voici Robert Giraud « le seul écrivain qui a mis Paris en bouteille » : il n’y a pas qu’aux Etats-Unis qu’on sait faire de la “narrative non-fiction.” Nicolas Ungemuth, Le Figaro Magazine

« Giraud a admirablement résisté à l’épreuve du temps. Comme indiff¬rent aux modes, il s’est peut-être même bonifié. Entendez que sa phrase est toujours aussi séduisante, aussi grisante. » Gérard Guégan, Sud Ouest Dimanche

« Spécialiste de l’argot, expert ès bas-fonds, ami des clochards et des prostituées, Giraud connaissait tout le monde et restituait à merveille l’atmosphère des quartiers populaires et les mœurs exubérantes de ses amis de comptoir, « paumés, crevards, sans-boulot, tricards, repris de justice, libérés de taule ». Le style, truffé d’argot, ressemble presque à du vieux français, mâtiné d’éclats poétiques et de dialogues impayables. L’ivresse, voyez-vous, « fait éclore parfois le don des mots et des phrases »… Bernard Quiriny, Le Magazine Littéraire

Robert Giraud est un poète, journaliste, écrivain et lexicologue français, né à Nantiat, Haute-Vienne, le 21 novembre 1921. Robert Giraud a vécu son enfance et sa jeunesse à Limoges. Il suit sa scolarité au lycée Gay-Lussac et commence son droit. Arrêté par les nazis, enfermé à la prison du Petit Séminaire de Limoges, il échappe à la condamnation à mort grâce à la libération de la ville par les forces de Georges Guingouin. En 1944 il devient rédacteur en chef du journal Unir.

Après s’être distingué dans la Résistance, il collabore, dès 1945, dans Franc-Tireur, Paris-Presse, France-Soir et Détective, avant d’aborder la carrière de bouquiniste.

Après avoir écrit Le Vin des rues, qui lui valu le prix Rabelais 1955, il devint chroniqueur attitré de L’Auvergnat de Paris, écrivant sur les innombrables bougnats alors tenus par des Auvergnats, des Limousins et des Aveyronnais.

Suivront d’autres récits de moindres envergures comme La Route mauve (1959), La Petite Gamberge (1961) et La Coupure (1966), mais désormais Giraud s’affirme comme un brillant spécialiste de l’argot et des bistrots.
Plus parisien que nature, Robert Giraud, que l’on rencontrait surtout dans un bistrot à vins du pied de la butte Montmartre, Le Négociant, avait notamment écrit sur la langue des titis.

Il est décédé le 22 janvier 1997, disparaissait ainsi le seul écrivain qui a su mettre Paris en bouteille.
Le Vin des rues. Robert Giraud. © Éditions Le Dilettante, 2017. Préface de Robert Doisneau. Récit. 12 x 18 cm. 288 pages. 19€. ISBN : 978-2-84263-925-9

Félix José Hernández.