Lendemains de Libération de Daniel Crozes

Paris le 21 novembre 2017.

Une écriture passionnée. Daniel Crozes nous décrit dans ce roman très émouvant, avec beaucoup de justesse, un sujet peu traité en littérature, le difficile retour au pays des déportés du travail.

« Trois guichets avaient été dressés dans le hall : le premier était réservé aux déportés et aux internés ; le deuxième aux prisonniers de guerre ; le troisième aux travailleurs de force que Pétain et Laval avaient expédiés en 1943 et 1944 dans les usines du Grand Reich pour le Service du travail obligatoire ou STO.

J’appartenais à cette dernière catégorie. Nous avions rejoint la gare d’Orsay en milieu de matinée. Nous n’avions rien mangé depuis la veille. Des bénévoles de la Croix-Rouge nous distribuèrent alors de la chicorée dans des quarts bosselés et des parts de gâteau avant que des employés du ministère des Prisonniers, Déportés et Réfugiés nous interrogent et nous enregistrent. Une majorité d’entre nous n’avait plus de papiers d’identité, très peu d’objets personnels. À l’occasion de mon séjour dans un quartier disciplinaire, un gardien m’avait confisqué — plutôt, arraché des mains — la montre que mes parents m’avaient achetée après ma réussite au certificat d’études en juillet 1934 et que j’étais parvenu jusqu’alors à soustraire à la convoitise de ses collègues ou de camarades de chambrée peu scrupuleux qui dérobaient tous les objets qu’ils pouvaient dénicher dans les valises pour les revendre. Ces employés du ministère nous posèrent quelques questions pour reconstituer notre « parcours » de travailleurs de force à travers le Grand Reich depuis notre départ de France jusqu’à notre libération et à notre retour à Paris. Nous y répondîmes avec plus ou moins de précisions. Ma mémoire flanchait souvent. Je ne me rappelais plus, par exemple, si les soldats de l’Armée rouge nous avaient délivrés le 13 ou le 15 avril. Depuis le bureau voisin, l’un de mes camarades vola à mon secours. Sans la solidarité et l’esprit de groupe qui nous animaient et nous soutenaient, nous aurions perdu la notion du temps. »

Après deux passés en Autriche pour le compte du STO (Service du travail obligatoire), un jeune homme revient en août 1945 dans son bourg natal. Sans nouvelles de lui depuis un an, sa famille craignait qu’il n’ait disparu. Le voilà enfin, affaibli mais vivant, heureux de retrouver les siens après cette guerre terrible, et de revoir sa fiancée, Justine.

Mais lorsque Justine apparaît, c’est au bras de son frère Mathias. Les promesses de mariage, faites lors de son départ, ont été oubliées, et le narrateur vit cette douleur comme une double trahison. De plus, dans ces lendemains de la Libération, on accueille mal les STO, accusés d’avoir été volontaires du Grand Reich, alors qu’ils sont aussi des victimes du régime de Vichy. Les héros du jour: les résistants, comme son frère Mathias, même si ce dernier n’a jamais combattu et s’est contenté d’assurer le ravitaillement.

Dans Lendemains de Libération, Daniel Crozes traite avec courage un sujet historique peu abordé. Ce n’est qu’en 1979, après une longue bataille judiciaire, que les STO furent reconnus comme « déportés du travail ». Daniel Crozes s’est inspiré de nombreux témoignages pour construire son personnage, et réussit à refaire vivre l’atmosphère si troublée de la Libération dans un village du sud de la France.

Historien et romancier, Daniel Crozes est l’auteur d’une cinquantaine d’ouvrages, tous publiés aux Éditions du Rouergue. Profondément attaché à son Aveyron natal, il s’en est fait tour à tour le chroniqueur et le conteur. L’écrivain du terroir aveyronnais explore l’histoire d’une région qu’il retrace à travers différents genres, avec une égale rigueur. À partir d’archives inédites, de témoignages, il effectue depuis plus de trente ans un patient travail de mémoire. Son dernier roman, Un été d’herbes sèches, a été récompensé en 2016 de par le prix Arverne.

Lendemains de Libération. Daniel Crozes. © Éditions du Rouergue, 2017. Photographie de couverture : © Jean Ribière. Graphisme de couverture : Cédric Cailhol. 384 pages. 21,00 €. ISBN : 978-2-8126-1448-4

Publié par Félix José Hernández