L’œil de Baudelaire au Musée de la Vie romantique de Paris

Paris le 23 septembre 2016.

Chère Ofelia,

Hier, j’ai eu l’opportunité de visiter la très belle exposition L’œil de Baudelaire au  Musée de la Vie romantique de Paris. On m’a offert très aimablement cette documentation que je t’envoie avec cette lettre. Je te prie de la faire circuler là-bas à La Havane, parmi nos amis qui connaissent la langue de Molière.

Le musée de la Vie romantique à l’occasion du cent-cinquantenaire de la mort du poète, consacre une exposition aux curiosités esthétiques de Charles Baudelaire.

Imaginer une exposition qui renoue le dialogue entre les textes du jeune poète et les œuvres d’art qu’ils commentent, c’est offrir au visiteur l’occasion de pénétrer dans les grandes pages des écrits esthétiques de Baudelaire qui font date dans l’histoire de la critique d’art. En présence d’une centaine de peintures, sculptures et estampes évoquées par Baudelaire, le spectateur est invité à confronter son propre regard à la sensibilité artistique de l’auteur des Fleurs du mal et à comprendre comment s’est forgée la définition de « la beauté moderne », « d’ une conception double » exprimant l’éternel dans le transitoire ».

Comment se laisser séduire par le « mérite de l’inattendu », préférer toujours un tableau « fait » à un tableau « fini », reconnaître le caractère essentiellement romantique de la couleur, sans désavouer la nature « idéale » de la ligne, réclamer chez les artistes cette part de « naïveté » qui mène à l’audace et à la crudité des tons, attendre d’une œuvre, fût-ce un portrait ou une page de religion, qu’elle « respire l’amour », reconnaître enfin « l’héroïsme de la vie moderne » et « la beauté de l’habit noir » ?

Aux côtés de Baudelaire, cette exposition explorera les mutations qui s’opèrent entre romantisme et impressionnisme en présentant, autour des artistes phares de l’époque – Delacroix, Ingres, Camille Corot, Rousseau ou Chassériau -, les peintres qui ont su lui plaire ou l’irriter. Elle permettra de découvrir la modernité que forge le poète face au nouveau Paris et aux langages artistiques en formation, incarnée par la génération montante et la figure de Manet. Elle montrera enfin, l’attachement indéfectible de Baudelaire au romantisme et à Delacroix.

Le parcours de l’exposition se développe en 4 parties : Les Phares, le musée de l’amour, l’héroïsme de la vie moderne, le Spleen de Paris.

LES PHARES

Les débuts littéraires de Baudelaire, dans les années 1840, sont ceux d’un critique d’art (à l’instar de Diderot et de Stendhal), d’un traducteur de Poe (auteur alors inconnu) et d’un poète (qui garde ses vers dans ses cartons).

Le Romantisme flamboyant de Victor Hugo et de la première génération romantique est mort. Mais Baudelaire ne veut pas d’un retour au Classicisme. À travers son poème Les Phares, il demande à ses modèles (Rembrandt, Brueghel, Goya, Delacroix) de le guider vers un nouveau Romantisme, moderne et contemporain.

Rendant compte – dans ses Salons de 1845, 1846, 1855 et 1859 – des expositions annuelles de peinture organisées par l’Académie des Beaux-Arts (réunissant à chaque fois des centaines œuvres), il cherche désespérément l’artiste apte à saisir « le vent qui soufflera demain ». Car « la grande tradition » de Delacroix s’est perdue, et « la nouvelle n’est pas faite ».

Méprisant la peinture officielle d’un Horace Vernet, la peinture « triste » d’un Ary Scheffer, les compositions pédantesques des élèves d’Ingres, il définit « l’art moderne » comme « intimité, spiritualité, couleur, aspiration vers l’infini ». Il apprécie les audaces de Decamps et de Catlin et célèbre « la couleur d’une crudité terrible » de William Haussoulier.

Mais sa référence restera Delacroix, « le chef de l’école moderne », peintre « universel », aussi à l’aise dans les « tableaux d’histoire plein de grandeur » que dans les « tableaux de genre pleins d’intimité » et, seul « dans notre siècle incrédule », dans les « tableaux de religion ».

LE MUSÉE DE L’AMOUR

« Que j’aime voir, chère indolente, de ton corps si beau /comme une étoffe vacillante / miroiter la peau ! » (Le Serpent qui danse)

Baudelaire est, avec Dante et Pétrarque, un des grands poètes de l’amour. Mais si la femme, dans Les Fleurs du Mal, est souvent une Béatrice, une Laure, une « Muse » et une « Madone », elle est aussi « la Circé tyrannique aux dangereux parfums », lady Macbeth, « âme puissante au crime », la « Sorcière au flanc d’ébène » ou Proserpine, la non satiata. Elle est Le Flambeau vivant, mais aussi Le Vampire.

Deux femmes semblent figurer dans la vie du poète et dans Les Fleurs du Mal ces extrêmes : Jeanne Duval, la « Vénus noire », souvent chantée, mais aussi portraiturée par Baudelaire, et Madame Sabatier, la « Vénus blanche », à laquelle il a destiné Réversibilité ou Confession, et dont Clésinger nous restitue l’éclatante beauté. L’amour est évasion et spleen, recherche de l’infini et certitude de faire le mal. Il incarne les deux « postulations simultanées » présentes en chaque homme « à toute heure » : « l’une vers Dieu, l’autre vers Satan ». « L’invocation à Dieu, ou spiritualité, est un désir de monter en grade ; celle de Satan, ou animalité, est une joie de descendre. » Inspiré par l’art très suggestif de Nicolas Tassaert, Baudelaire imagine, dans le Salon de 1846, ce que pourrait être « un musée de l’amour, où tout aurait sa place, depuis la tendresse inappliquée de sainte Thérèse jusqu’au débauches sérieuses des siècles ennuyés ». Projet qu’il réalise sur le plan poétique dans Les Fleurs du Mal.

L’HEROÏSME DE LA VIE MODERNE

Celui-là sera […] le vrai peintre, qui saura arracher à la vie actuelle son côté épique, et nous faire voir et comprendre combien, avec de la couleur ou du dessin, combien nous sommes grands et poétiques dans nos cravates et nos bottes vernies. » (Salon de 1845).

C’est en vain que Baudelaire cherche un peintre de cette vie contemporaine, à laquelle seuls semblent s’intéresser les caricaturistes, notamment « l’école sataniste », une des « subdivisions de l’école romantique », qui se saisit de la réalité par le rire et la dérision. Une dérision que l’on trouve dans les portraits-charge de son ami Nadar et que le poète s’applique souvent à lui-même dans ses autoportraits.

Dès l’époque du Salon de 1845, Baudelaire annonce comme étant sous presse une étude intitulée De la caricature. Mais ce n’est que dix ans plus tard que paraît De l’essence du rire et, en 1857 seulement, l’année des Fleurs du Mal, les deux essais sur les caricaturistes français et les caricaturistes étrangers dans lesquels il évoque Goya qui a créé « le monstrueux vraisemblable », ainsi que les « tableaux fantastiques » de Brueghel. Si Balzac, ce « visionnaire passionné », fournit la plus complète évocation de la société bourgeoise de son temps, son meilleur commentateur est Daumier (et à un moindre degré Gavarni). Ses planches font défiler « tout ce qu’une grande ville contient de vivantes monstruosités ».

Il déplore dans les portraits peints de Flandrin, Dubuffe ou Lehmann les « conventions et habitudes du pinceau qui ressemble passablement à du chic ». Quant à la nouvelle « industrie photographique », elle ne saurait « empiéter sur le domaine de l’impalpable et de l’imaginaire ». Cela ne l’empêcha cependant pas de poser pour Nadar, Carjat et d’autres, tout comme ses confrères et amis en littérature.

LE SPLEEN DE PARIS

« Il est beaucoup plus commode de déclarer que tout est absolument laid dans l’habit d’une époque, que de s’appliquer à en extraire la beauté mystérieuse, si minime ou si légère qu’elle soit. » (Le Peintre de la vie moderne).

Baudelaire est horrifié par le monde moderne : Paris bouleversé par les travaux d’Haussmann, la France qui s’industrialise, les expositions universelles célébrant la religion du Progrès, « idée grotesque, qui a fleuri sur le terrain pourri de la fatuité moderne ».

Mais le nouveau décor urbain exerce aussi une singulière fascination. Les « Tableaux parisiens », dans la deuxième édition des Fleurs du Mal (1861) et les poèmes en prose du Spleen de Paris disent à la fois l’attraction et la répulsion de cette nouvelle réalité qu’aucun peintre n’a encore su rendre. Courbet, de qui il fut l’ami en 1848 avant de prendre ses distances, a le tort de sacrifier l’imagination – la « reine des facultés » et première qualité de Delacroix, mort en 1863 – à « la nature extérieure, positive, immédiate ». Le Réalisme n’est qu’ « une blague », inventée pour « enfoncer le mot de ralliement : Romantisme ». Manet, dont la Musique aux Tuileries semble si bien illustrer la vision baudelairienne de la modernité que la silhouette du poète apparaît au milieu de la foule, ainsi que dans plusieurs eaux-fortes, n’est hélas que « le premier dans la décrépitude de (son) art » ; malgré son goût partagé par Baudelaire pour les maîtres espagnoles.

C’est finalement un artiste « de second ordre », Constantin Guys, dessinateur, aquarelliste, lithographe, qui représente pour Baudelaire ce « peintre de la vie moderne» qu’il cherchait vainement depuis ses premiers Salons. C’est lui, « le peintre de la circonstance et de tout ce qu’elle suggère d’éternel », l’infini dans l’indéfini alors que Delacroix représente « l’infini dans le fini ».

Le catalogue de l’exposition 

Editions Paris Musées. Format broché. Diffusion / Flammarion : Les écrits sur l’art de Baudelaire évoquent de nombreuses œuvres d’art. Cet ouvrage propose de renouer le lien entre ces textes majeurs et les tableaux, dessins et estampes qu’ils évoquent. En croisant les images poétiques et les principes esthétiques qui nourrissent son œuvre et les grandes étapes de son existence, il propose un portrait original et intime du poète où art et littérature forment un tout indissociable. Composé d’essais génériques, de focus sur des thèmes ou des œuvres et des anthologies, le catalogue L’œil de Baudelaire s’appuie sur les 130 œuvres, manuscrits et documents que présente l’exposition, avec la conviction qu’il saura éclairer d’un jour nouveau l’œuvre de critique d’art de Baudelaire aussi bien que la création de son temps.

Auteurs : Claire Chagniot, docteur en littérature, Université Paris IV ; Jean Clair de l’Académie française ; Antoine Compagnon, professeur au Collège de France ; Dominique de Font-Réaulx, directrice du musée national Eugène Delacroix ; Sophie Eloy, directrice adjointe du musée de la Vie romantique ; Jérôme Farigoule, directeur du musée de la Vie romantique ; Stéphane Guégan, conservateur au Musée d’Orsay ; Robert Kopp, professeur à l’Université de Bâle, correspondant de l’Institut ; Mathilde Labbé, maître de conférences à l’université de Nantes ; Charlotte Manzini, docteur en littérature  et Louis-Antoine Prat, Professeur à l’Ecole du Louvre.

L’œil de Baudelaire 20 septembre 2016 – 29 janvier 2017. Musée de la Vie romantique. Hôtel Scheffer-Renan. 16, rue Chaptal.  Paris. Commissariat général de l’exposition Robert Kopp, professeur à l’Université de Bâle, correspondant de l’Institut ; Charlotte Manzini, docteur en littérature ; Jérôme Farigoule, directeur du musée de la Vie romantique et  Sophie Eloy, directrice adjointe. Chargée du service presse et communication Catherine Sorel. Chargée du service culturel et des publics Marie -Charlotte Chalmin.

Je  t’embrasse depuis notre chère et cultivée France,

Félix José Hernández.