Florence Henri, Portrait de Lore Krüger, Paris, 1937.  © Galleria Martini & Ronchetti
Florence Henri, Portrait de Lore Krüger, Paris, 1937.
© Galleria Martini & Ronchetti

Paris le 7 juillet 2016.

Chère Ofelia,

Mardi,  j’ai eu l’opportunité de visiter la belle exposition Lore Krüger. Une photographe en exil, 1934 – 1944, au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme. On m’a offert très aimablement beaucoup de  documentation. Je te prie de la faire circuler cette chronique là-bas à La Havane, parmi nos amis qui connaissent la langue de Molière.

 La pratique de la photographie chez Lore Krüger emprunte les chemins de l’exil. Née Lore Heinemann à Magdebourg (Saxe-Anhalt) en 1914, elle a 19 ans lors de la prise de pouvoir par Hitler en 1933, et c’est à Londres, puis à Barcelone et à Palma de Majorque, qu’elle commence à photographier. Venue vivre en 1935 à Paris pour suivre l’enseignement de Florence Henri (1893-1982), Lore Krüger est inspirée par l’esthétique du Bauhaus et de la « nouvelle vision » dans ses nombreux portraits, ses natures mortes et paysages. En 1940, elle est internée quelques mois dans le camp de Gurs, avant de fuir à New York, où elle s’installe.

En 1946, elle revient vivre à Berlin, en zone soviétique. Abandonnant la photographie pour des raisons de santé, elle se consacre désormais à la traduction de grands auteurs de la littérature anglo-saxonne.

Son œuvre aurait pu rester dans l’oubli. Conservés dans une simple valise, quelques cent tirages d’époque résument, hélas de façon trop lacunaire, le travail d’une décennie ; découvrant l’ensemble chez l’artiste en 2008, deux chercheuses berlinoises, Cornelia Bästlein et Irja Krätke, décident de le faire connaître. Lore Krüger, décédée en 2009, ne pourra voir l’exposition finalement présentée à Berlin en 2015 à la galerie C/O.

Les tirages révèlent une photographe originale, à la palette variée : scènes de rue et paysages savamment construits, portraits dynamiques et vivants, reportages à l’humanité profonde – telle sa description du pèlerinage gitan aux Saintes-Maries-de-la-Mer en 1936 – et riches explorations formelles révélées dans des natures mortes et des photogrammes, qui la hissent au niveau des grands photographes de l’entre-deux-guerres.

L’exil est aussi pour Lore Krüger le moment d’un engagement politique résolu, au sein de la communauté des réfugiés allemands installés en France après 1933, artistes ou intellectuels, qu’ils soient juifs ou opposants politiques. Lore Krüger milite activement contre le franquisme et le nazisme, et son autobiographie, publiée après sa mort, illustre d’abord le désir de témoigner, qui l’occupa après la guerre.

« J’ai fait la connaissance de Lore Krüger en 2008 – au café Bohème, dans le quartier de Prenzlauer Berg. L’établissement accueillait chaque année une réunion d’anciens combattants de la Guerre d’Espagne. À cette époque, je travaillais sur un projet autour de Julius Goldstein. Juif et communiste, il avait lui aussi combattu en Espagne. Lore Krüger connaissait Goldstein et c’est ainsi que nous nous sommes rencontrées. Je lui ai rendu une première visite le 24 juillet 2008, dans son appartement de la Karl-Marx-Allee. Elle m’a alors raconté comment, en tant que juive et résistante, elle avait surmonté la période nazie. Puis elle m’a montré ses photos, conservées dans sa chambre et réparties dans un grand dossier et une valise. En décembre, je me suis rendu de nouveau à son domicile, en compagnie de Cornelia Bästlein. Impressionnées par son histoire et son travail photographique, nous avons monté ensemble une exposition. Malheureusement, Lore Krüger, qui nous a quittés, ne pourra assister à son inauguration ». Irja Krätke, in Lore Krüger – ein Koffer voller Bilder. Fotografien 1934 –1944, Berlin, Braus – C/O Berlin, 2015.

De 1934 à 1939, Lore séjourne régulièrement à Palma de Majorque, où ses parents, fuyant le nazisme, se sont installés en 1933. C’est dans les clichés qu’elle réalise sur l’île que l’on peut observer l’évolution de son œil de photographe, des portraits humanistes aux scènes de pêcheurs avec leurs filets, où la dynamique des lignes et des aplats forment de puissantes et surprenantes compositions. Mais Lore eut aussi l’occasion à Majorque de témoigner par la photographie de l’actualité la plus brutale, comme les massacres opérés par l’armée franquiste lors d’un assaut de troupes républicaines en août 1936 à Porto Cristo, dont elle donnera la description dans son autobiographie. Si l’expérience fut intense et douloureuse pour la photographe, les tirages n’ont malheureusement pas subsisté à la guerre.

À l’automne 1935, Lore Krüger arrive à Paris pour y suivre l’enseignement de Florence Henri (1893-1982). Celle-ci est une figure de l’avant-garde parisienne, qui pratique la photographie dans l’esprit du Bauhaus. Lore Krüger montre vite sa sensibilité à cette nouvelle esthétique. Dans ses natures mortes, un jeu savant de lumières et de formes aiguise la perception des matières et des volumes. Les Variations sur un masqueconstituent, autour d’une sculpture africaine, emblématique du « primitivisme » cher à l’avant-garde artistique de ces années, un aboutissement de ces explorations formelles. Lore Krüger montre aussi une grande inventivité dans le portrait, jouant des cadrages et des textures. Mais l’artiste est aussi sensible à la misère criante des rues de Paris, et au cours de ses pérégrinations urbaines, elle capture l’image de chômeurs endormis sur les quais de la Seine.

En juin 1940, des affiches enjoignent aux Allemandes et aux Autrichiennes« indésirables » de se rendre au Vel’ d’Hiv. Lore Krüger y est internée, avant d’être déportée au camp de Gurs dans les Basses-Pyrénées. Après quelques mois de captivité, elle peut sortir et, accompagnée de sa sœur Gisela et de son futur mari Ernst, entame une longue errance clandestine, qui les mènera de Toulouse jusqu’à Marseille, en quête d’un bateau pour les Amériques.

 En 1936, Lore Krüger reçoit une commande pour un reportage sur le pèlerinage des Gitans aux Saintes-Maries-de-la-Mer de la part d’une agence américaine. Ce travail révèle une autre face du talent de l’artiste, loin des recherches formelles réalisées en studio, et plus proche de cette observation de la vie à laquelle elle aspire. De cette expérience, elle gardera un souvenir ému, et ses images expriment l’empathie qu’elle éprouvait pour cette manifestation festive.

Pour beaucoup de communistes et d’anciens combattants des brigades internationales en Espagne, le Mexique était en 1940-1941 la destination de fuite obligée, et c’est celle qu’avait choisie Lore, accompagnée de Gisela et Ernst, avant que l’interception de leur bateau par les Hollandais, et leur internement sur l’île de la Trinité ne les conduisent à New York. Ils s’y installent et, sans attendre, poursuivent leur combat contre le nazisme en participant à la fondation de The German American, une revue à laquelle participent des écrivains et intellectuels antinazis. Lore Krüger vit de son activité de portraitiste, qu’elle met au service de la revue. Mais elle poursuit aussi ses recherches avec une nouvelle et riche série de photogrammes (images obtenues sans appareil photographique, par la disposition directe d’objets divers sur le papier photographique, avant son exposition à la lumière puis son développement comme une épreuve classique).

Fin 1946, Lore et son mari décident de revenir s’installer à Berlin, en zone soviétique. Affaiblie à la suite de la naissance de son fils, elle abandonne la photographie, achevant ainsi son exil et clôturant son œuvre artistique. Quand, à la fin de sa vie, elle couchera par écrit ses souvenirs, ce sera essentiellement pour évoquer cette période et son « itinéraire de juive persécutée ».

 Lore Krüger. Une photographe en exil, 1934 – 1944. Du 30 mars au 17 juillet 2016. Exposition conçue par C/O Berlin Foundation, Cornelia Bästlein et Irja Krätke. Commissariat : Nicolas Feuillie, Musée d’art et d’histoire du Judaïsme. Scénographie : Alice Geoffroy. Graphisme : Emmanuel Somot. Conctact Presse : Sandrine Adass. Cette exposition a reçu le soutien de la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme.  En partenariat avec  Télérama  et France Culture. À l’occasion de l’exposition, le mahJ coédite un album avec Télérama (64 pages, 10,90 €).

Je  t’embrasse depuis notre chère et cultivée France,

Félix José Hernández.

 

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