Paris le 22 juillet 2015.

La captivité : Atahualpa offre une immense rançon en échange de sa vie et de sa liberté. Pendant huit mois – le temps de rassembler la rançon – l’Inca est gardé en captivité dans un palais de Cajamarca. Il est traité avec égard et autorisé à gouverner ses sujets, hormis ses milices. Il échange avec les seigneurs restés à Cajamarca ou arrivés à l’annonce de sa capture et garde un réseau efficace d’informateurs. Il ordonne ainsi l’exécution de Huáscar, aux mains d’un de ses généraux, afin d’éviter que les Espagnols ne s’accordent avec lui. Auprès de son entourage Atahualpa garde son statut d’homme-dieu. Un voile le sépare de ses interlocuteurs. Il est froid, distant, impassible. Avec les Espagnols en revanche, il dévoile une autre facette de sa personnalité, se révélant convivial, amical et même gai. Il se lie d’amitié avec Hernando Pizarro et Hernando de Soto ; il passe des soirées en leur compagnie à jouer aux échecs. Atahualpa était entouré de ses concubines et de ses servantes. L’une de ces princesses est Quispe Sisa, la propre soeur d’Atahualpa, que ce dernier va offrir à Francisco Pizarro.

Atahualpa, fait prisonnier, ne trouva pas de meilleur moyen pour se faire libérer que de promettre les grands trésors qu’il possédait et dont ses capitaines s’étaient emparés pendant la guerre de Cuzco.” (Pedro Cieza de León, 1553)

La rançon: En échange de sa liberté, Atahualpa promet de faire remplir d’or une pièce du palais de Cajamarca, et deux autres d’argent. Les conditions de la rançon sont acceptées et mises sur papier. Pizarro y inclut une clause stipulant que le trésor sera réservé aux seuls membres de l’expédition ayant participé à la capture de l’Inca. Le 12 avril 1533, Almagro, de retour de Panamá où il s’est rendu pour chercher armes et ravitaillement, arrive avec une armée plus nombreuse que celles de Pizarro, Soto et Benalcázar réunies. Il entend ne pas être tenu à l’écart du butin, qui continue de s’accumuler à Cajamarca. La tension monte : il est finalement décidé que 100 000 ducats seront donnés aux nouveaux venus.
Le partage de la rançon a lieu le 18 juin 1533. Jamais encore la conquête américaine n’a rapporté de telles richesses : 4,5 tonnes d’or et 9 tonnes d’argent sont réparties entre 168 hommes. L’emprise des frères Pizarro, auxquels reviennent 11% du butin, est mal acceptée par certains : Soto et Benalcázar s’estiment mal récompensés, sans parler d’Almagro et ses hommes, réduits au rôle de spectateurs. Hernando Pizarro reçoit la délicate mission de rapporter en Espagne le cinquième de la rançon, revenant à la Couronne.
Originaire de Cajamarca, Camilo Blas décide d’offrir à sa ville natale, pour la commémoration du IVe centenaire de la mort d’Atahualpa, des peintures retraçant les hauts faits de la conquête. A l’entrée de la chambre dite « de la rançon », il représente le moment où l’Inca promet de faire remplir d’or, jusqu’à hauteur de la main levée, la pièce de 5 mètres sur 8 mètres. Le peintre reprend les descriptions des témoins oculaires de l’époque pour composer sa scène et s’inspire des vases-portraits mochicas (culture de la côte nord du Pérou, 100- 800 ap. J.-C.) pour dessiner les traits du souverain inca.

“Au moment de l’exécution d’Atahualpa, tous les indigènes rassemblés sur la place se prosternèrent puis s’écroulèrent sur le sol, ivres de douleur”(Pedro Pizarro, 1571).

La mise à mort : La rançon payée, Atahualpa devient un simple otage royal. Les Espagnols sont divisés sur son avenir. Des milliers de soldats seraient tapis dans les montagnes, attendant un signal du souverain inca pour le délivrer. Pizarro interroge l’accusé, qui nie les faits. Atahualpa est mis aux fers. Hernando de Soto et d’autres Espagnols amis d’Atahualpa demandent la permission de partir en reconnaissance pour vérifier ces accusations. L’après-midi du 26 juillet 1532, deux indigènes annoncent l’imminence d’une attaque de l’armée inca. Pizarro convoque sur le champ un tribunal militaire. L’Inca est condamné à mort pour trahison et, le tribunal certain que l’armée hostile ne combattra pas sans son chef, il est exécuté le jour même. Arrivé après les faits, Soto assure qu’aucune armée inca n’est en vue – les Espagnols ont été dupés. La mort d’Atahualpa est le résultat de calculs et de jeux politiques complexes entre les capitaines espagnols. Pizarro assume l’entière responsabilité de sa décision. Les deux Incas rivaux assassinés et la menace de l’armée d’Atahualpa disparue, l’allégeance d’une partie de l’aristocratie indienne et l’arrivée de renforts importants permettent aux Espagnols d’envisager l’avenir avec optimisme.
La Conquête du Pérou : L’exécution d’Atahualpa marque le début de la conquête effective de l’Empire inca par les Espagnols et de la lutte armée contre leurs opposants. Pizarro nomme un nouveau souverain inca, Túpac Huallpa, frère de Huáscar. Le conquistador entend se servir de l’organisation étatique inca pour instaurer l’ordre espagnol. Atahualpa ne se fait néanmoins pas oublier : les partisans de l’Inca défunt opposent désormais une résistance armée aux conquistadors.
En Espagne, Hernando Pizarro a obtenu pour son frère Francisco le titre de marquis et le gouvernement du territoire s’étendant au sud du fleuve San Juan (Équateur), qui prend le nom de Nouvelle-Castille. Une autre province plus méridionale, la Nouvelle-Tolède, sera le lot d’Almagro. Cette décision ravive la tension entre les associés, qui estiment tous deux que Cuzco leur revient. L’ampleur des richesses du Pérou attise la cupidité des Espagnols : ils feront preuve d’une débauche de cruauté et de violence jusque-là jamais atteintes. L’ordre colonial ne s’instaurera de fait que progressivement. Un conflit armé ne tardera pas à éclater entre conquistadors, puis entre ces derniers et la Couronne espagnole.
La prise de Cuzco (1533-1534) : En août 1533, l’armée de Pizarro quitte Cajamarca pour Cuzco, située à 1 300 kilomètres dans les Andes. La marche est ponctuée de ralliements – ceux des populations autrefois soumises par les Incas, tels les Huancas – et de combats difficiles. A l’arrivée des Espagnols dans la ville inca de Jauja, Túpac Huallpa meurt : un nouvel Inca, Manco Inca, est alors désigné. Une armée d’Atahualpa tente d’atteindre Cuzco avant les Espagnols, pour garder le contrôle de la capitale. Des affrontements violents ont lieu à Jauja, à Vilcas puis à Vilcaconga.
Le 14 novembre, les premiers cavaliers pénètrent dans Cuzco. La troupe, renforcée de milliers d’auxiliaires indiens, fait une entrée triomphale. L’émerveillement des conquérants est total : à la beauté de la ville s’ajoute la profusion de l’or. La prise de Cuzco, cruciale sur les plans militaire, politique et symbolique, ne signifie pas la fin de la Conquête. Pizarro doit maintenant garder le contrôle de l’espace péruvien et s’imposer définitivement à ses lieutenants. Dès 1533, il envoie Benalcázar vers le nord de l’Empire inca pour prendre de vitesse d’éventuels concurrents, et se libérer d’un rival mécontent de son sort. Quito tombe le 22 juin 1534.
Alliances politiques, avancées territoriales: L’acte officiel de la fondation de Cuzco par les Espagnols a lieu en mars 1534. Pizarro organise l’attribution de contingents d’Indiens, ou encomiendas, aux soldats. Cellesci correspondent à une unité administrative inca, c’est-à-dire au territoire d’influence d’un seigneur local. Certains membres de l’élite indigène composent avec les nouveaux maîtres, afin de conserver une parcelle de pouvoir et de richesse. Une quarantaine d’Espagnols reste à Cuzco. Pizarro repart pour le Pérou central. Les mois suivants sont très favorables aux Espagnols. Ils fondent la ville de Jauja, puis Lima, capitale de la Nouvelle-Castille, et enfin Trujillo. Pizarro impulse la colonisation du territoire. En tant que gouverneur, il est amené à légiférer sur les encomiendas, les impôts, les nominations d’autorités, les nouvelles explorations ou la fondation de villes.
En 1535, les tensions entre Pizarro, Almagro et Soto sont à leur comble. Almagro accepte un compromis qui attribue Cuzco à Pizarro, en échange de son aide matérielle pour sa propre campagne visant la conquête du Chili. Soto quant à lui rentre en Espagne. Début 1536, l’avenir sourit au clan Pizarro.
Le soulèvement inca (1536) : Lors de son intronisation en 1533, Manco Inca espère bénéficier du soutien de Pizarro pour asseoir son pouvoir et mettre fin à la crise de succession dynastique qui menace son Empire. Les pillages et les affronts répétés faits à l’élite inca dégradent néanmoins la relation avec ses alliés. En mai 1536, profitant du fait qu’une partie des troupes espagnoles se trouve au Chili avec Almagro et à Lima avec Pizarro, Manco Inca mobilise une armée de 100 000 soldats et attaque Cuzco, où ne sont cantonnés que quelques dizaines d’Espagnols. Le siège de la capitale inca durera près d’un an. Cette rébellion en suscite d’autres au Pérou et Manco.
Inca ordonne l’assaut de la capitale espagnole Lima, qui se solde par un échec. En février 1537, le retour à Cuzco des hommes d’Almagro met fin à la révolte inca. Cette défaite scelle la fin véritable de l’Empire inca. Manco Inca se réfugie dans la cordillère de Vilcabamba, au nord de Cuzco, où il fonde un nouvel Etat inca. L’Inca y vit désormais isolé, il ne peut plus guère établir les liens de réciprocité et de redistribution avec les composantes ethniques de l’Empire qui fondaient son pouvoir. Le Sapa Inca, selon sa conception andine, a cessé d’être. La résistance espagnole : A Cuzco, pendant près d’un an, 196 Espagnols, une poignée d’esclaves africains et 500 guerriers indigènes tiennent tête aux troupes de Manco Inca. Après les assauts répétés de mai-juin 1536, les attaques incas sur la ville se raréfient. Elles sont lancées à la pleine lune, puis sont suivies de périodes d’observance religieuse. Les Indiens ont appris à maîtriser les armes espagnoles : Manco Inca dirige ses armées à cheval et certains de ses guerriers manient l’arquebuse. Les troupes des frères Pizarro résistent avec l’appui des Cañaris et des Chachapoyas. En février 1537, Almagro et ses 400 hommes sont de retour de leur expédition désastreuse au Chili. Les Incas sont définitivement vaincus. La victoire parachève la conquête de l’Empire inca et marque le début d’un nouvel ordre politique dans les Andes. Mais Almagro se retourne contre le clan Pizarro et se rend maître de Cuzco. Alors que Manco Inca s’est réfugié à Vilcabamba, Almagro fait introniser un nouvel Inca, le prince Paullu Inca, un frère de Manco Inca ayant participé à l’expédition au Chili. Il mourra en 1549.
« Almagristes » contre « Pizarristes » : Au cours de la Conquête, le mécontentement d’Almagro n’avait cessé de croître. En 1537, la prise de la ville marque le début du conflit armé entre conquistadors. Almagro fait de Cuzco la capitale de la Nouvelle-Tolède. Gonzalo et Hernando Pizarro sont faits prisonniers. Une entrevue a lieu entre Francisco Pizarro et Almagro pour discuter des limites de leurs gouvernements et négocier la libération des frères de Pizarro. Malgré un accord de façade, ces derniers prennent la tête d’une armée. Le 6 avril 1538, ils affrontent les troupes d’Almagro dans les abords de Cuzco. Grâce à l’audace de Gonzalo, Almagro est fait prisonnier. L’ancien associé de Francisco Pizarro est condamné à mort et exécuté à Cuzco le 8 juillet. Accusé de trahison pour la mort d’Almagro, Hernando Pizarro se rend en Espagne pour défendre sa cause : il ne reverra plus le Pérou. La conquête du Pérou s’est transformée en un terrain de guerre civile entre clans espagnols rivaux.
La mort de Francisco Pizarro : Les Pizarristes règnent désormais sans partage. Les Almagristes, vaincus et méprisés, sont réduits à la misère. Cette situation, qui dure plus de deux ans, permet aux frères Pizarro de se tailler une immense fortune. En 1541, Francisco Pizarro a obtenu tous les statuts et le prestige dont il pouvait rêver. Après deux tiers de sa vie
passé au Nouveau Monde, il est à présent commandant et marquis de la Nouvelle-Castille. En tant que gouverneur, son statut est équivalent à celui d’un vice-roi. Etabli à Lima, le conquistador de 63 ans garde son énergie d’antan. Depuis plusieurs mois, des menaces pèsent sur sa vie. Le 25 juin 1541, Pizarro est prévenu d’un projet d’assassinat par des Almagristes. Le jour suivant, il ne va pas à l’église et demande à ce que la messe dominicale soit célébrée à
son domicile. Une dizaine de partisans d’Almagro, sous les ordres de son fils Diego, se présentent alors au palais du gouverneur. Forçant l’entrée, ils tuent Pizarro à coups d’épée. Le conquérant du Pérou est tombé, huit ans après l’exécution de son adversaire Atahualpa. Ses restes mortels, ensevelis à Lima et que l’on pense avoir identifiés récemment, sont les reliques de ce chapitre de l’Histoire.
Don Francisco Pizarro est tué par Don Diego de Almagro le jeune.

“Le marquis, après avoir reçu plusieurs coups, sans montrer de signes de faiblesse, tomba à terre ; il nomma le Christ, notre Dieu, et expira […]” (Pedro Cieza de León, 1553)

“Atahualpa avait laissé entendre à ses épouses et à ses Indiens que, dans le cas où on ne brûlerait pas son corps, même si on le tuait, il reviendrait parmi eux et que le Soleil, son père, le ressusciterait” (Pedro Pizarro, 1571).

Les ossements du corps associé au crâne de Pizarro de la Cathédrale de Lima. En 1977 fut découverte, dans la crypte centrale de la cathédrale de Lima, une boîte en plomb dont le couvercle portait l’inscription suivante : « Voici la tête du Marquis don Francisco Pizarro qui découvrit et gagna les règnes du Pirú et servit la Couronne royale de Castille ». Elle contenait un crâne et les restes d’une épée. A proximité, une autre boîte conservait les restes de plusieurs corps. L’un d’eux, portant des traces de coups semblables aux blessures reçues par Pizarro, a été associé au crâne.
Le destin du corps d’Atahualpa : L’existence de Pizarro prit fin en 1541. L’exécution d’Atahualpa, en revanche, ne constitua pas une fin pour les Andins. Plusieurs chroniques rapportent qu’en 1533 le corps d’Atahualpa fut enterré dans l’église de Cajamarca, puis exhumé en cachette par sa famille proche afin d’en assurer la transformation en momie royale ou mallqui. Le groupe s’enfuit avec la dépouille royale vers l’Equateur avec l’intention, semble-t-il, de fonder la panaca (lignée royale) d’Atahualpa à Quito. Le corps aurait été confié à son fidèle capitaine Rumiñaui. Ce dernier fut capturé par les Espagnols en 1534, sans qu’il soit possible de savoir s’il parvint à mettre en lieu sûr le corps de l’Inca, ainsi que les richesses qui l’accompagnaient. La destinée de la momie d’Atahualpa demeure un mystère. Des recherches récentes ont permis d’identifier un site équatorien qui pourrait correspondre au lieu où le corps de l’Inca aurait été enseveli. Malheureusement, comme 500 saisons des pluies se sont écoulées depuis, il est peu probable que la momie d’Atahualpa ait pu être conservée sur ce site archéologique, ou n’importe quel autre site des Hautes-Terres équatoriennes.
Épilogue d’une conquète : Les morts d’Atahualpa et de Francisco Pizarro ne scellent pas la conquête du Pérou. Le nouvel Etat inca de Vilcabamba, isolé, reste néanmoins une enclave qui échappe à la suprématie ibérique. Plusieurs souverains s’y succèdent, jusqu’à l’exécution du dernier Inca Túpac Amaru en 1572, qui marque la fin de toute velléité d’insurrection. La vice-royauté du Pérou est créée le 20 novembre 1542 par Charles Quint, afin d’administrer la quasi-totalité de l’Amérique du Sud. La même année, l’empereur signe les « Lois nouvelles des Indes », sous l’impulsion de l’oeuvre de Las Casas qui dénonce les abus commis envers les Amérindiens. Les Lois prévoient une réforme du système administratif et une suppression progressive des encomiendas attribuées aux colons espagnols. Au Pérou, cette mesure provoque une révolte massive des encomenderos, rangés derrière le dernier rescapé du clan Pizarro, Gonzalo. Elle ne sera matée qu’en 1548. Les conditions sont alors réunies pour instaurer définitivement l’ordre colonial au Pérou. En 1556, souhaitant enrayer la légende noire des exactions espagnoles au Nouveau Monde, la Couronne bannit les mots conquista et conquistadores du vocabulaire officiel.

“Et pourtant, toutes ces batailles ont valu aux attaquants les meilleures terres en partage, alors que les conquérants proprement dits, n’ont malheureusement obtenu que bien peu
de choses.” (Pedro Pizarro, 1571)

La fin des conquistadors : A la mort de Pizarro en 1541, le fils d’Almagro exerce une sorte d’interrègne au profit de ses partisans. La Couronne, soucieuse d’assurer son contrôle sur le Pérou, y nomme le gouverneur Cristóbal Vaca de Castro. En septembre 1542, une bataille décisive voit s’affronter 1 500 Espagnols à Chupas. Les partisans d’Almagro sont défaits et leur chef exécuté à Cuzco. La Vice-Royauté du Pérou voit le jour en 1542. Le premier vice-roi, Blasco Núñez Vela, débarque au Pérou en 1543. L’année suivante, Manco Inca est assassiné à Vilcabamba par un Almagriste. En 1544, Gonzalo Pizarro est nommé Procureur général du Pérou à Cuzco. L’ancienne capitale inca concentre alors le plus grand nombre d’encomiendas du pays : elle devient l’épicentre naturel d’une rébellion contre la Couronne, avec Gonzalo comme chef de file. Pedro de la Gasca, président de la cour de justice de Lima puis successeur de Vela, parvient à restaurer l’ordre et l’autorité royale : Gonzalo est battu à la bataille de Jaquijaguana le 9 avril 1548 et exécuté. Le Pérou est définitivement incorporé à l’Empire des Habsbourg.
Une société en devenir : Entre 1548 et 1572, l’administration viceroyale va asseoir les bases de la présence espagnole au Pérou, au moyen d’une série de réformes qui resteront en vigueur pendant les deux siècles suivants. Celles-ci sont principalement l’oeuvre du vice-roi Francisco
de Toledo (1569-1581). Une réforme administrative prévoit la création de villages où est redistribuée la population indigène, pour un contrôle plus efficace de celle-ci. Tracées selon un plan en damier, ces reducciones s’ordonnent autour d’une place centrale, encadrée par les bâtiments officiels et l’église. Les réformes prévoient en outre l’établissement du tribunal de l’Inquisition, responsable du contrôle moral et de la répression idéologique, ainsi que l’installation de la Compagnie de Jésus, porteuse de l’esprit de la Contre-réforme.
Afin de renforcer la légitimité de la domination hispanique dans les Andes, Toledo ordonne la rédaction d’une Histoire des Incas, qui mette en évidence leur gouvernance tyrannique : la tâche revient au chroniqueur Pedro Sarmiento de Gamboa. En parallèle, il décide de lancer l’attaque contre l’État inca de Vilcabamba, qui représente toujours une menace. Túpac Amaru est capturé : le dernier Inca meurt décapité sur la place de Cuzco le 23 septembre 1572.
Ni vainqueurs, ni vaincus : Les échos contemporains de la Conquête nous ramènent sans cesse à la rencontre, le 16 novembre 1532, d’Atahualpa et de Francisco Pizarro. L’Inca et le Conquistador incarnent, dans la mémoire collective, l’héritage andin et le legs ibérique qui ont donné naissance à la société péruvienne, métisse et plurielle. Une société issue de la défaite de l’un et de la victoire de l’autre. Cette épopée humaine, d’une violence extrême, reste une plaie ouverte qui divise mais qu’on ne peut occulter. “Nous ne sommes ni des vainqueurs ni des vaincus, nous sommes les descendants des vainqueurs et des vaincus” soulignait l’historien péruvien, José Antonio del Busto. Ce chapitre de l’Histoire est celui d’un choc entre deux mondes. Les malentendus et les différences culturelles se retrouvent dans les chroniques de l’époque, qui offrent chacune leur interprétation des évènements. Historiens, archéologues et anthropologues oeuvrent à clarifier cette trame narrative. Au récit historique occidental dominant, s’impose progressivement une narration andine. Ces travaux nous rappellent que la « vraie » histoire de la Conquête n’existe pas et que celle-ci se reconstruit à chaque tentative de relecture.

Commissaire de l’exposition (23/06-20/09/15): Paz Núñez-Regueiro est conservatrice du patrimoine, responsable de collections américaines au musée du quai Branly depuis 2005. Diplômée en histoire de l’art, archéologie et muséologie, elle s’est formée à l’Ecole du Louvre, à l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne et à l’Institut National du Patrimoine. Ses travaux dans différents musées européens, nord- et sud-américains l’ont amenée à se spécialiser dans l’histoire des collections et la culture matérielle d’Amérique du Sud. Elle a effectué diverses missions de terrain (Chili, Argentine…) et mène plusieurs projets de collaboration avec des partenaires français et étrangers. Elle a édité le récit de voyage de l’ingénieur belge Gustave Verniory (Dix années en Araucanie, 2013) et publié divers articles sur le collectionnisme et les voyages d’exploration au tournant du XXe siècle, ainsi que l’orfèvrerie amérindienne et la sculpture sur bois dans le cône sud du continent américain. Elle enseigne l’Art des Andes préhispaniques à l’Ecole du Louvre. La scénographie de l’exposition est conçue par Marc Vallet. Catalogue : L’Inca et le Conquistador. Coédition musée du quai Branly / Actes Sud, 224 pages, 120 illustrations, Auteurs : Paz Núñez-Regueiro, Bernard Lavallé, Sara Gonzàlez Castrejon, Jean-Yves Sarazin, Colin McEwan, Carmen Bernand, Andrew James Hamilton, Pedro M. Guibovich Pérez, Thomas B. F. Cummins, Ghislain Dibie, Olivier Renaudeau, Elena Phipps. Hors-série : Beaux-Arts Magazine édite un hors-série de 52 pages.

Félix José Hernández.

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