Musée du Quai Branly : L’Inca et le Conquistador (première partie)

Paris le 22 juillet 2015.

Réunissant près de 120 oeuvres historiques, L’INCA ET LE CONQUISTADOR met en scène la conquête du Pérou à travers l’épopée de ses deux principaux protagonistes, le souverain inca Atahualpa et le conquistador Francisco Pizarro.
L’année 1492 marque la fin de la Reconquête de la péninsule ibérique, avec l’expulsion définitive des Maures par Ferdinand II d’Aragón et Isabelle de Castille. La même année, l’arrivée aux Bahamas de Christophe Colomb, parti découvrir un passage vers les Indes, marque le début de la conquête des Amériques. Ces deux événements capitaux entraineront l’expansion sans précédent de la puissance espagnole sur l’échiquier mondial.
Dès 1494, la Couronne ibérique négocie le Traité de Tordesillas par lequel le Portugal et la Castille se répartissent respectivement l’Afrique, l’Asie ainsi que les découvertes à venir dans le Nouveau Monde. Charles Quint, couronné roi d’Espagne en 1513, est sacré empereur germanique six ans plus tard. En 1520, le conquérant du Mexique Hernán Cortés vient à la cour lui présenter les cadeaux de l’empereur aztèque Moctezuma : un trésor inouï d’or et de produits exotiques. Francisco Pizarro, parti pour l’Amérique dès février 1502, vit au rythme de ces exploits.
L’aphorisme selon lequel “l’histoire est écrite par les vainqueurs” est particulièrement juste dans le cas de la conquête du Pérou. Les récits historiques de la conquête ont nécessairement été rédigés par des Espagnols, en castillan, et selon un point de vue européen. Certains auteurs ont été des témoins oculaires de la rencontre décisive entre l’Inca et le Conquistador en 1532, où tout a basculé. D’autres, arrivés au Pérou après cette date, ont glané des informations auprès des seigneurs péruviens, épousant ainsi leurs divergences. Enfin, des documents juridiques – actes notariés, querelles concernant des héritages, réclamations – laissent filtrer des indications, souvent partiales, mais qui aident à mieux cerner la vision andine de la Conquête.
Cet aphorisme s’applique aussi aux Incas, qui véhiculèrent l’image d’un peuple unifié et civilisé au sein d’un Empire andin monolithique. Leur vision, fruit d’une combinaison de faits, de mythes, de religion et de propagande, cachait en réalité une société multiforme, hétérogène et à l’unité politique précaire.
Deux destinées, deux empires: Au moment des premiers contacts avec les Européens, les Incas dominent un immense secteur de l’aire andine, du centre du Chili au sud de la Colombie. Leurs tentatives d’annexion de nouveaux territoires sur la côte équatorienne sont brusquement interrompues par l’arrivée d’adversaires d’un genre nouveau : les hommes de Francisco Pizarro, au service de l’Espagne expansionniste de Charles Quint. Le contact direct est précédé du choc épidémiologique : le souverain inca Huayna Cápac succombe à la variole. Deux héritiers, Huáscar et Atahualpa, se disputent le trône. C’est dans ce contexte de crise politique et de répression militaire que les émissaires de la puissance coloniale espagnole rencontrent pour la première fois la puissance impériale inca.
Les deux Empires en expansion entreront inévitablement en collision. L’affrontement ne viendra que dans un second temps. L’échange, l’observation, l’émerveillement, couplés à la méfiance, à la crainte et à la mise en scène du pouvoir favoriseront la rencontre des deux protagonistes de la conquête du Pérou : l’Inca Atahualpa et le conquistador Francisco Pizarro.
Les quipus : Les Incas ne connaissent pas l’écriture. Les fonctionnaires andins utilisent des dispositifs de cordelettes tordues et nouées, les quipus, pour enregistrer une grande quantité d’informations liées à l’organisation quotidienne et à la gestion de L’État inca. Les données sont consignées moyennant la couleur et la torsion des fils, l’emplacement des cordelettes ainsi que la disposition et la forme des noeuds. Ils n’ont, à ce jour, pas été décodés complètement. Quipu (1450 – 1532), coton et laine de camélidé
L’Empire inca intègre un territoire constitué d’une mosaïque ethnique et linguistique, couvrant un espace géographiquement fragmenté, de près de 4000 km de long. La capitale Cuzco concentre les temples et les palais des rois défunts, qui conservent leur corps momifié : elle est le centre religieux et politique de l’Empire, où se matérialise le pouvoir du Sapa Inca et la mémoire de ses prédécesseurs. Les descendants de chaque lignage régnant forment des réseaux de parentèle étendue, appelées panacas, qui sont chargés d’administrer les propriétés de chaque souverain et de percevoir le tribut auquel tous les sujets, hormis l’élite, sont astreints. Le souverain inca est un médiateur entre les mondes sacré et profane. Il est chef d’Etat et acteur principal dans toutes les cérémonies publiques relatives à l’agriculture et au culte du Soleil. Il régule et incarne en lui les relations entre Cuzco et les différents groupes ethniques des Andes, basées sur la réciprocité et la redistribution des richesses entre la capitale et les populations soumises.
Les orejones : La marque distinctive des membres de l’élite inca était la déformation du lobe des oreilles, qui permettait le port de grands ornements circulaires. Les Espagnols surnommèrent ainsi les Incas orejones : « les hommes aux grandes oreilles ». Atahualpa, qui aurait eu une oreille coupée lors de son emprisonnement chez les Cañaris, camouflait cette amputation dégradante sous un tissu rattaché à sa couronne.
Atahualpa : Né autour de 1500, à Cuzco, Atahualpa est l’un des nombreux fils de l’empereur Huayna Cápac. Sa mère, l’une des épouses secondaires du roi, est en revanche originaire des régions septentrionales de l’Empire, récemment soumises au joug cuzquénien. Elevé dans la capitale inca, Atahualpa est initié au huarachico, un rite de passage qui transforme l’enfant pubère en guerrier. Jeune, il part combattre aux côtés de son père dans les provinces du Nord (Equateur), région à laquelle il restera attaché et où il fondera plus tard les bases de son pouvoir. En 1493, l’Inca Huayna Cápac accède au trône. Poursuivant les campagnes militaires menées par son père Túpac Inca Yupanqui, il repousse les bornes de l’Empire jusqu’au fleuve Maule, dans le centre du Chili, et jusqu’aux confins des Pastos, dans le sud de la Colombie. Le contrôle des populations éloignées, toujours prêtes à se révolter, reste difficile. Huayna Cápac dépêche ses troupes, avec un de ses fils, le jeune Atahualpa, pour mater une rébellion des Pastos, mais l’armée inca doit battre en retraite. Atahualpa est alors sommé par son père de retourner sur le terrain pour châtier les insurgés : les représailles sont exemplaires. Il n’y a pas de pardon pour ceux qui refusent l’autorité de Cuzco.

“Si ce fameux Huayna Capac avait été en vie à l’arrivée des Espagnols, notre victoire aurait été impossible, car il était aimé de tous ses vassaux. Mais il était mort depuis dix ans
quand nous atteignîmes cette terre” (Pedro Pizarro, 1571)

Les textiles ont, dans les Andes, un rôle particulier. Aucun événement politique, militaire, social ou religieux n’est complet sans que des tissus ne soient donnés, reçus, brûlés ou sacrifiés. Ils servent aussi de symbole de statut social. Les motifs de leur décor renvoient au statut et à la fonction de ceux qui les portent. Cette tunique est réalisée en cumbi, une catégorie de textile très raffiné, manufacturé sous administration royale pour être distribué aux
membres de l’élite pour son habillement.
La guerre civile inca : Vers 1527, Huayna Cápac contracte la variole – une maladie d’origine européenne. Il meurt à Quito, en Équateur, où il a passé les dernières années à mener des campagnes dans le nord de l’Empire avec Atahualpa. Il meurt soudainement, ainsi que l’héritier qu’il avait nommé. Son corps est momifié pour être transporté à Cuzco. Atahualpa reste en Équateur, où il s’acquitte des rites funéraires et crée deux huauquis, ou doubles de l’Inca, qui contiennent des éléments de son corps (ongles, cheveux, tissus). A Cuzco, Huáscar est intronisé Sapa Inca. A son arrivée, la momie rejoint un domaine du roi défunt ; on fabrique là aussi des huauquis et un second puracaya a lieu. La tension monte quand Atahualpa, s’appliquant une prérogative du prince héritier, récupère les femmes de son père. Huáscar charge des ambassadeurs de lui demander de comparaître devant lui. Le refus d’Atahualpa de se rendre à Cuzco est un nouvel affront.
En 1530, Huáscar ouvre les hostilités. Atahualpa se rend chez les Cañaris pour devancer les troupes de son frère, mais la population le trahit et le capture. Il s’échappe et revient en force à Tumipampa : il massacre les Cañaris et les généraux de son frère. Victorieux, Atahualpa se fait introniser.
La mort de Huáscar : Après son intronisation, Atahualpa parvient à rallier à sa cause plusieurs peuples de l’Empire, particulièrement de sa partie septentrionale. Le général de ses armées est Chalcochima. Ce stratège de génie va réussir, en six mois de campagne, à anéantir les armées de Huáscar et à avancer rapidement vers le sud. Près de 30 000 soldats de l’armée d’Atahualpa franchissent le fleuve Apurímac, dernier obstacle naturel avant Cuzco. En 1532, après une défaite calamiteuse des Cuzquéniens, Chalcochima capture Huáscar aux abords de la capitale inca, qu’il fait par ailleurs investir, pillant et massacrant la population. Tous les fils de Huayna Cápac en âge de manier des armes sont tués, afin d’éliminer d’éventuels prétendants au trône. Certains princes parviennent néanmoins à se sauver : ils joueront plus tard un rôle important.
Les conquistadors: Francisco Pizarro nait vers 1478 à Trujillo (Estrémadure, Espagne), hors mariage. Son père, Gonzalo Pizarro, militaire, appartient à la moyenne noblesse. Sa mère, Francisca González, vient d’un milieu de paysans : c’est là qu’il grandit. Dans une société où la naissance et l’appartenance à des réseaux claniques demeurent les ressorts essentiels, Francisco Pizarro n’allait disposer que de son ambition et de sa ténacité pour tracer son avenir. Dans ses jeunes années, Pizarro se rend à Séville puis en Italie, où il est enrôlé comme soldat de 1495 à 1498. Il s’embarque pour l’Amérique en février 1502 et se retrouve, 20 ans plus tard, à la tête de sa première expédition pour le « Pirú » (Pérou). Il a alors 45 ans, le début de la vieillesse à l’époque. Accompagné de ses 168 hommes, il va se rendre maître d’un Empire aussi peuplé que rigoureusement administré.
Francisco Pizarro débarque sur l’île d’Hispaniola (République dominicaine et Haïti) en 1502. En 1509, décidé à tenter sa chance sur la « Terre ferme », il rejoint l’expédition d’Alonso de Ojeda, qui se solde par un échec. Il rejoint en 1513 l’expédition de Vasco Núñez de Balboa, comme second, avec qui ils découvrent l’océan Pacifique, mais les résultats matériels restent maigres.
Panamá est fondée en 1519. Pizarro y est lieutenant du gouverneur Pedrarias Dávila pour la chose militaire, jusqu’au retour retentissant de Pascual de Andagoya, parti en exploration le long de la côte colombienne. Celui-ci revient avec des informations décisives sur l’existence d’un “continent” dominé par le Pirú, un pays loin dans le Sud que l’on décrit “gorgé d’or”. Décidé à tenter sa chance, Pizarro s’associe avec le conquistador Diego de Almagro et Hernando de Luque, un riche prêtre, pour partir à la découverte et à la conquête du royaume du Pirú.

“Et parce que Dieu le permit, Francisco Pizarro, avec ces treize-là, découvrit le Pérou […]. Ceux-ci, avec toute leur détermination, choisirent de rester avec Pizarro.” (Pedro Cieza de León, 1553)

À la recherche du Pérou. Les deux premières expéditions (1524-1528) : En 1524, Pizarro prend enfin la tête d’une expédition, avec 2 brigantins, 110 hommes, 4 chevaux et 1 chien de guerre. Elle quitte Panamá et longe la côte colombienne. Les difficultés de l’environnement, l’absence d’Indiens et de nourriture font s’installer le doute.
Début 1525, un navire part chercher du ravitaillement. À son retour, l’effectif resté avec Pizarro a fondu de moitié. Les hommes veulent rentrer. Une escale plus favorable permet de renvoyer un des bateaux à Panamá pour ramener des renforts. Almagro y affrète un bateau de secours, ignorant que Pizarro a donné l’ordre du retour. Quand les deux associés se retrouvent près de Panamá, ils décident de monter une nouvelle expédition, dont Pizarro prendra la tête.
Fin 1525, la nouvelle expédition se trouve rapidement en difficulté. Almagro rentre ,chercher des renforts, tandis que Pizarro dépêche un navire vers le sud en reconnaissance, conduit par Bartolomé Ruiz. Au nord de l’actuel Équateur, il croise un radeau à voile indigène. Son riche chargement est la preuve tangible de l’existence de territoires prometteurs dans la région.
Les treize de la renommée : La cargaison du radeau à voile indigène ramenée par Bartolomé Ruiz ranime le moral des soldats restés avec Pizarro. L’arrivée d’Almagro, avec deux navires, leur redonne courage et la flottille poursuit vers le sud. Elle atteint la baie de Tumaco, et rencontre d’autres embarcations indiennes. Le butin est néanmoins dérisoire, les Indiens résistent et les maladies continuent à décimer la troupe espagnole. La tension est à son comble : Almagro repart à Panamá chercher des vivres et l’expédition rebrousse alors chemin. Pizarro fait passer ses hommes sur l’île del Gallo, dans la baie de Tumaco. Trois navires de secours partis de Panamá arrivent avec leur cargaison salvatrice. C’est alors qu’a lieu l’un des épisodes les plus célèbres de cette épopée. Pizarro trace une ligne est-ouest sur le sol. Il explique à ses hommes que ceux qui resteront au nord rentreront pauvres et honteux à Panamá, tandis que ceux qui franchiront la ligne avec lui vers le sud pourront espérer les plus grands succès. Treize hommes décident de le suivre. A Panamá, Almagro réussit à négocier la poursuite de l’expédition pendant six mois. Informé, Pizarro poursuit son avancée vers le sud.
Tumbes, aux portes de l’Empire Inca : Les hommes de Pizarro finissent par toucher l’extrême nord de la côte péruvienne, à Tumbes. Il s’agit là du premier contact avec l’Empire des Incas. Port de commerce et centre de production, la ville constitue un point vital de l’infrastructure impériale. L’expédition y est très bien accueillie et les conquistadors s’émerveillent devant les richesses de ce qui leur semble être une grande civilisation. Les Espagnols ne le savent pas, mais le souverain inca est alors informé de leurs incursions sur les confins septentrionaux de ses terres.
Pizarro ordonne ensuite le retour et l’expédition rentre à Panamá en mars 1528. La souffrance, le doute, le désespoir endurés par les hommes au cours des 3 dernières années ont enfin payé. Pizarro, lui, n’a jamais cédé et le succès est là. Le Pérou dont il a tant rêvé existe bel et bien. Il faut à présent songer à la prochaine étape, décisive : celle de la Conquête.
Avant de se lancer à la conquête du Pérou et pour se défaire de rivaux éventuels, Pizarro rentre en Espagne afin d’obtenir l’aval de la Couronne et de s’assurer des espaces de pouvoir et des retombées économiques espérés. Il part à Tolède rencontrer Charles Quint : celui-ci est impressionné par les objets rapportés du Pérou. Les capitulaciones (clauses) pour la conquête du Pérou sont signées le 26 juillet 1529. Elles sont très favorables à Pizarro, auquel est conféré le titre de gouverneur et capitaine général. Almagro obtient la charge de gouverneur de la ville de Tumbes et Luque le premier évêché devant être créé sur ces terres.
Avant de repartir pour Panama au début de l’année 1530, Pizarro se rend à Trujillo. Il y recrute des hommes et quatre de ses demi-frères : Hernando, Juan et Gonzalo Pizarro, et Francisco Martín de Alcántara, fils de sa mère. Pizarro rentre à Panamá avec 185 hommes. Les capitulaciones suscitent des tensions avec ses associés, notamment Almagro qui s’estime mal récompensé. Pizarro se lance à la conquête du Pérou le 20 janvier 1531. Débarqués au nord de l’Équateur, les Espagnols continuent leur avancée à pied, luttant contre la résistance indienne. Pizarro reçoit le renfort inattendu de Sebastián de Benalcázar, puis de Hernando de Soto, arrivés du Nicaragua. L’expédition atteint l’île de Puná, puis Tumbes : les luttes entre groupes côtiers révèlent l’instabilité politique de l’Empire inca, en proie à la guerre civile. A Piura, le 15 août 1532, Pizarro fonde la ville de San Miguel. Un peu plus au sud, l’expédition quitte la côte pour aller à la rencontre du souverain inca Atahualpa, qui a établi son camp à Cajamarca, dans les hautes terres andines.
Pendant les trois mois de leur avancée, les Espagnols reçoivent diverses ambassades de l’Inca, qui offrent nourriture, lamas, textiles, objets en or et argent, mais aussi femmes et serviteurs. Il s’agit là de biens réservés aux plus hauts dignitaires andins, donnés dans le cadre de rituels de réciprocité pratiqués par les Incas. Par ces présents, l’Inca reconnaît le statut de Pizarro et cherche à en faire un débiteur. Accepter la générosité de l’Inca, c’est aussi se soumettre à son autorité. Aux yeux des Espagnols, ces messagers sont des espions, qu’ils traitent avec méfiance et peu d’égards. Mais si les Espagnols parviennent à Cajamarca, c’est uniquement parce que l’Inca en a décidé ainsi.
Cajamarca : Pizarro et sa troupe arrivent sans rencontrer d’opposition à Cajamarca, une ville inca installée à 2 700 mètres d’altitude, dans les hautes terres. Atahualpa, sur la route de Cuzco, y a établi son camp, avec sa cour et une partie de son armée. La conquête du Pérou est souvent résumée à la rencontre, le 16 novembre 1532, de l’Inca Atahualpa et du conquistador Francisco Pizarro. Ce jour-là, les Espagnols font l’impensable : se saisir du fils du Soleil, le souverain du plus grand Empire des Andes. Pizarro se rend à Cajamarca non pas pour combattre l’armée inca, mais pour capturer Atahualpa, selon une stratégie inspirée de celle d’Hernán Cortés, au Mexique. Atahualpa se trouve alors aux bains, à proximité de la ville, où il réalise les rituels inhérents à sa charge. Pizarro lui envoie des cavaliers aux ordres d’Hernando de Soto, puis d’autres commandés par son frère Hernando, afin de le convier à une entrevue dans la ville.
La rencontre : Le 16 novembre 1532, répondant à l’invitation de Pizarro, Atahualpa se rend à Cajamarca accompagné d’une suite de plusieurs milliers d’individus. Il emprunte le chemin inca, le cápac ñan, porté assis sur une litière ornée de plumes, d’or et d’argent. Le cortège est précédé de plusieurs dizaines de balayeurs, vêtus à l’identique, qui nettoient le chemin afin d’éviter que les porteurs ne trébuchent. Suivent les escadrons de musiciens, dans un grand vacarme. Viennent enfin des bataillons de soldats, qui marchent de part et d’autre du chemin emprunté par la litière royale. Chaque groupe est vêtu à l’identique et porte au front un disque métallique, à l’éclat éblouissant. Le cortège met plusieurs heures à arriver sur la place de Cajamarca. En avançant lentement, Atahualpa fait connaitre ses bonnes intentions : il se présente aux Espagnols dans une attitude de paix et de médiation. Il ne s’agit donc pas d’un subterfuge pour arriver au coucher du soleil, comme le pensent les Espagnols, mais bien d’une condition nécessaire au message rituel que le souverain inca veut transmettre.
Atahualpa fait son entrée sur la place de Cajamarca. Les Espagnols ont pris position dans les maisons qui l’entourent, prêts à donner l’assaut. Le cortège de l’Inca se dirige vers l’ushnu, une construction sacrée échelonnée à laquelle seuls les Incas et les prêtres ont accès, et depuis laquelle on reçoit les seigneurs. Pizarro est à ce moment encore considéré comme un curaca, un seigneur avec lequel l’on souhaite dialoguer.
Dans la version espagnole des événements, c’est le prêtre dominicain Vicente de Valverde, accompagné d’un interprète, qui va à la rencontre d’Atahualpa. Sa mission est précise : lui demander, par la lecture du requerimiento, sa soumission au roi d’Espagne et à la foi chrétienne.

“Atahualpa était d’une fierté et d’une autorité que je n’ai rencontrées chez aucun autre indien du Pérou” (Pedro Pizarro, 1571).

Le discours du moine exaspère l’Inca, qui lui demande la Bible qu’il tient dans sa main. Atahualpa prend le livre et, pris de colère, le jette à terre. Il demande alors la restitution de tous les biens saisis par les Espagnols depuis leur arrivée sur ses terres. Valverde, effrayé, laisse place à l’armée de Pizarro. Dans la version andine, Atahualpa offre à boire aux Espagnols. Le refus brise le délicat équilibre. Les rituels de paix et de réciprocité laissent place à la confrontation : l’Inca se lève, furieux, et menace les étrangers.

L’assaut espagnol : Le plan échafaudé par les Espagnols se déroule comme prévu. Le jet de la Bible au sol est interprété comme un acte sacrilège, qui fournit un motif légitime pour l’attaque. Pizarro cherche alors à agripper Atahualpa par le bras, en hurlant “Santiago !”, cri d’assaut des Espagnols. Les dignitaires veulent défendre l’Inca, mais sa litière est renversée et il est fait prisonnier. Les Espagnols contrôlent les issues de la place : la milice inca, prise dans la nasse, est massacrée. Hors de la ville, la cavalerie attaque les fantassins de l’armée inca restés en retrait, qui se débandent avec leurs chefs.
Coup de bluff insensé ou seule solution militaire possible, le piège de Cajamarca est souvent présenté comme le meilleur exemple de l’incroyable audace des conquistadors. Il atteste surtout d’un véritable état de choc pour les dignitaires incas, issus d’un autre monde et empreints d’une mentalité différente. Ils n’étaient pas en mesure d’imaginer le sacrilège qui se produirait et furent tétanisés. (Fin de la première partie).

Félix José Hernández

Hispanista revivido.