My Buenos Aires à Paris

Paris le 8 ao

ût 2015.

My Buenos Aires s’inscrit dans un cycle d’expositions que La Maison Rouge consacre aux villes, cycle initié à l’été 2011 avec la ville de Winnipeg au Canada et poursuivi en 2013 avec Johannesburg en Afrique du Sud.

Alors que certains déplorent l’uniformisation supposée du monde de l’art, qui serait la conséquence de la globalisation, il a semblé pertinent de se tourner vers des centres de création qui, bien qu’éloignés du feu des projecteurs, sont animés par une scène artistique active, dont les oeuvres sont imprégnées par le territoire, la ville, son histoire, ses mythes.

Ville miroir, fondée deux fois (en 1536 puis en 1580), Notre-Dame-du-Bon-Vent, est adossée au Río de la Plata, le « fleuve d’argent », qui donnera son nom au pays. Buenos Aires s’étend sur deux cents kilomètres carrés où résident trois millions de Portègnes (porteños en espagnol – littéralement « ceux du port »). Son agglomération urbaine, le Grand Buenos Aires, en compte quinze millions et demi, ce qui en fait la troisième ville la plus peuplée d’Amérique latine, après Mexico et São Paulo.

Décrite par Malraux comme « la capitale d’un empire qui n’a jamais existé », Buenos Aires a cela de particulier qu’elle fait souvent l’objet de fantasmes. L’évocation du tango, de Borges ou de Maradona, de la viande de boeuf ou de la beauté des argentines, plonge même celui qui n’y a jamais mis les pieds, dans une rêverie teintée de nostalgie.

Cette familiarité visuelle, culturelle, que ressent le voyageur européen dans les rues de Buenos Aires, peut décevoir ceux qui se repaissent d’exotisme et de sensations fortes, délivrées clé-en-main. Pourtant c’est bien dans ce mystère de la (re)connaissance, dans ce jeu de masques, que réside tout le pouvoir de séduction de cette ville tentaculaire, qui en 1914 comptait autant d’immigrants que d’argentins et dont, aujourd’hui encore, 40 % des habitants sont nés ailleurs.

Fille de l’immigration, volontaire ou forcée, Buenos Aires est une terre d’absence, où vivre signifie accepter le manque et surmonter la perte. Rien de moins surprenant donc, qu’elle partage avec New York le goût de la psychanalyse, et qu’elle compte aujourd’hui encore un thérapeute pour 120 habitants.

Séduisante, Buenos Aires n’en est pas moins sombre. Elle porte les stigmates de toutes les violences subies, du déracinement, de la dictature, et le deuil de toutes les disparitions, jusqu’à celle, depuis la crise économique et financière de 2001, de sa propre image de « grande puissance européenne » ayant atterri par mégarde sur le continent américain.

La résistance populaire née de la crise de 2001 a montré une capacité de contre-pouvoir inédite dans l’histoire des nations modernes ; et en marge de la crise, des mouvements sociaux et des pillages de ces dernières décennies, les Argentins continuent à manier le sarcasme, l’humour noir, et l’ironie, comme un remède à la résignation.

Transformiste, Buenos Aires est dotée de tous les accessoires des mégalopoles contemporaines : violence urbaine, pollution et nuisances sonores, mais elle conserve, à l’abri des jacarandas qui jalonnent ses avenues, l’extraordinaire capacité de se réinventer et de manifester sans complexes, parfois même avec brutalité, l’urgence d’un vivre mieux.

Cette extraordinaire capacité à se réinventer, les auteurs et leurs interprètes la portent aussi avec opiniâtreté, toutes disciplines artistiques confondues.

Dans le champ des arts plastiques, les décennies de crise et de « système D » ont eu le mérite de forger une communauté artistique solidaire, qui malgré les rivalités et les désaccords, fait bloc face à l’adversité.

Pour pallier le manque d’infrastructures et de formation, les artistes ouvrent leurs ateliers. Ils organisent des charlas, des discussions en groupe, le plus souvent chez eux, pour que la parole circule et rebondisse.

Ceux qui réussissent à intégrer le marché de l’art international n’hésitent pas à puiser sur leurs deniers personnels pour soutenir la création locale.

La bourse attribuée par le peintre Guillermo Kuitca, a par exemple permis à toute une génération d’artistes de 1991 à 2011 d’avoir accès à un atelier, un encadrement critique et technique pour développer leurs travaux.

Le site Bola de nieve (« boule de neige »), initiative gratuite lancée en 2005 par la revue Ramona, est une base de données en images où chaque artiste en invite un autre dans une chaîne infinie. Aujourd’hui, 1135 artistes y présentent leurs oeuvres. À l’image de Bola de nieve, il n’est pas rare qu’un artiste recommande d’aller voir d’abord l’atelier d’un autre quitte à garder la visite du sien pour un autre jour.

En quelques années, la cartographie de l’art contemporain porteño a subi des mutations considérables et un équilibre s’installe entre les différents quartiers de la ville. Une scène artistique qui fait le grand écart donc, et qui déserte peu à peu le centre.

Ainsi la galerie Benzacar, qui célèbre ses cinquante ans d’existence, quitte l’historique calle Florida pour s’installer à l’ouest du quartier de Palermo. Au nord, de nouveaux lieux voient le jour, comme l’Hôtel des Immigrants. Plus haut, le Centre Culturel de la Mémoire Haroldo Conti comporte un parc de sculptures rendant hommage aux disparus de la dictature et un centre culturel qui présente des expositions d’art contemporain.

L’université privée Di Tella a lancé en 2010 un programme expérimental de recherche, sous la direction de l’historienne et curatrice Inés Katzenstein.

Au sud, le MAMBA (Musée d’Art Moderne de Buenos Aires), vit une véritable révolution, sous l’impulsion de sa nouvelle directrice, Victoria Noorthoorn.

Le microcentro reste le centre névralgique de la ville, et le coeur de son histoire. De nombreux lieux d’art comme la Fondation Osde, et de galeries, y sont toujours installés. C’est sur la place de Mai que viennent défiler les mécontents, et des projets artistiques ont récemment vu le jour sous l’obélisque exactement.

Cette nouvelle configuration de ses lieux d’art figure une ville qui s’étire et semble prendre son élan. Reste à savoir pour aller dans quelle direction.

La Direction des Affaires Culturelles de la ville est à l’origine de plusieurs initiatives qui soutiennent cette offre culturelle de grande qualité.

S’agissant du mécénat, les liens entre entreprises privées et acteurs de l’art et de la culture se sont renforcés grâce à la Loi dite de Mécénat, qui favorise la participation du secteur privé à des projets de grande valeur culturelle pour la ville. Dans cette même optique, la création et le développement de la zone sud de la ville (« Polo Sur ») a permis à la communauté artistique de valoriser des quartiers qui, pendant plusieurs décennies, sont restés en marge des circuits d’expositions. De nouvelles initiatives comme le « District des arts », « l’Usine de l’art » et une série de théâtres, de centres culturels et d’espaces d’exposition ont permis la revitalisation de la zone sud de Buenos Aires, et la naissance d’espaces à caractère industriel, porteurs de propositions de nouvelles natures.

Les « Tandems » mis en place avec succès depuis quelques années entre Buenos Aires et des villes comme Madrid, Amsterdam, Medellín ou Paris ont permis à des projets artistiques et culturels locaux d’entrer en résonnance avec des initiatives similaires dans d’autres capitales.

Amener l’art dans l’espace public, installer des sculptures sur les places, proposer des performances en plein air, créer de nouveaux circuits artistiques comme ceux de la calle Florida, ou le Circuit culturel Borges Xul Solar : toutes ces initiatives témoignent de la fusion entre tradition et modernité et de l’appropriation de la ville et de sa mythologie par les nouvelles générations.

My Buenos Aires : Cette exposition prend le contrepied d’une vision romantique de Buenos Aires. La proposition que Paula Aisemberg et Albertine de Galbert souhaitent présenter au public de la maison rouge n’est pas une illustration de la ville, ni non plus un palmarès des artistes argentins, mais plutôt une sensation, une expérience des dynamiques à l’oeuvre dans la capitale argentine.

Le parcours de l’exposition s’articule comme une déambulation, un va-et-vient entre le politique et l’intime, l’espace public et le domestique, l’éveil et l’inconscient. L’instabilité, la tension et l’explosion, le masque, le cryptage et l’étrange, sont certains des thèmes autour desquels s’articulera l’exposition.

Le visiteur trouvera sur son chemin des reliques de façades, des échafaudages mutants, des capots de voitures, des noeuds d’autoroute, des maisons brûlées et des statues sans tête. Il devra décrypter des langages codés, se laisser bercer par la musique de la ville et le frottement des ventilateurs.

Puis à la tombée de la nuit il pourra s’installer sur un vieux canapé pour écouter un tango râpeux, traverser les cataclysmes recollés d’une cuisine qui fait comme si de rien n’était, observer son reflet dans l’encre noire d’un bassin de marbre blanc. Il sombrera dans un rêve éveillé, peuplé de dédoublements étrangement inquiétants, de personnages sans visages tombant du ciel, pour se réveiller dans la douceur ouatée d’une pièce montée en stuc.

Avec plus de soixante artistes, investissant tous les mediums, de l’installation à la peinture, la sculpture, la vidéo, la photographie, ce sont quatre générations qui sont présentées.

Les œuvres de certains artistes déjà connus en Europe comme León Ferrari, Guillermo Kuitca ou Jorge Macchi côtoieront celles d’artistes à découvrir.

L’exposition est une invitation à s’engouffrer dans le mystère de Buenos Aires sans tenter de le résoudre, d’éprouver l’inquiétante étrangeté de ses dédoublements.

My Buenos Aires. Exposition jusqu’au 20 septembre 2015. Commissaires de l’exposition : Paula Aisemberg, directrice de la maison rouge. Née à Buenos Aires en 1966, Paula Aisemberg étudie à Paris l’histoire (Sorbonne, Paris I) et l’histoire de l’art (école du Louvre). Elle a collaboré dans les années 90 avec des galeries parisiennes. Depuis 2001, elle travaille aux côtés d’Antoine de Galbert et a participé activement à la mise en place du projet de la fondation, qu’elle dirige depuis sa création en 2003, tout en jouant le rôle de commissaire pour les expositions de la maison rouge, menées sans curateurs extérieurs.

Albertine de Galbert (assistée de Mathilde Ayoub pour l’association beam prod), commissaire indépendante, fondatrice de arte-sur.org. Née en 1980 à Grenoble, Albertine de Galbert vit et travaille à Paris. Elle a travaillé dans une galerie new yorkaise et dans un service de relations publiques à Madrid, avant de prendre la codirection artistique de la série documentaire « L’Art et la Manière » diffusée sur Arte. En 2011, elle crée le site arte-sur.org qui met en réseau les acteursde l’art contemporain d’Amérique latine. Depuis 2010, elle conçoit des projets curatoriaux (Maison de l’Amérique latine, Palais de Tokyo), et de coopération culturelle (programmes de résidences croisées France / Mexique, rencontres franco-colombiennes, conseil pour la FIAC), principalement entre l’Europe et l’Amérique latine.

Le catalogue de My Buenos Aires, troisième volume de la collection de « Guides de voyages » lancée en 2011 avec My Winnipeg, accueillera les contributions d’auteurs argentins incontournables comme María Gainza (notices), Fernanda Laguna et Francisco Garamona (glossaire), Diana Wechsler (essai), ainsi que celle de Michel Bolasell, auteur français spécialiste de Buenos Aires (notes sur la ville).

Félix José Hernández.

Hispanista revivido.