Paris, Le Figaro, samedi 1er août-dimanche 2 août 2015, page 17. Débats.

Le rétablissement des relations diplomatiques entre La Havane et Washington n’a entraîné, à ce jour aucune libéralisation du régime communiste de Fidel Castro, expliquent les auteurs*.

L’arrivée des touristes américains et de leurs dollars à Cuba aura-t-elle pour effet la libéralisation du régime de La Havane et l’amélioration des conditions de vie des Cubains ? Il faudra sans doute attendre la mort des deux frères Castro pour qu’on ait une chance -mais pas une certitude- de voir de vrais changements. Le drame, c’est que cette ouverture calculée conduit trop d’Européens et d’Américains à un oubli de ce qu’a été- et que demeure dans une large mesure- le communisme cubain :un régime de servitude.

Nous voudrions apporter notre contribution à un devoir de mémoire à l’usage des touristes, européens et américains, désireux de bien préparer leur voyage. Nous proposons donc le circuit suivant, en retenant quelques lieux qui, pour reprendre l’expression des guides touristiques, « valent le détour ».

De l’aéroport, nous invitons les touristes à se rendre au tout proche « sidatorium » de Los Cocos, où furent enfermés les malades du sida. Un responsable de cet établissement leur expliquera comment ces patients servirent de cobayes pour diverses expériences et comment en moururent certains d’entre eux, en provenance notamment de l’hôpital des frères Almejeiras de La Havane.

Un arrêt à l’hôpital psychiatrique de Mazorra donnera ensuite aux touristes une idée des conditions inhumaines dans lesquelles vivent les malades mentaux cubains et permettra de rappeler les véritables tortures à base d’électrochocs qui y furent pratiquées. Une visite au tristement célèbre pavillon Albarrán sera particulièrement indiquée.

Un parcours des quartiers de Vedado, Miramar et Biltmore à La Havane permettra aux visiteurs de se remettre de leurs émotions. Ils pourront admirer les grandes résidences des anciennes familles bourgeoises cubaines spoliées par l’oligarchie rouge à son propre bénéfice.
Ils ne manqueront pas d’admirer ensuite la Villa Marista, le siège du G2, le service de renseignements castriste. Cet arrêt sera l’occasion de prendre connaissance en détail des mauvais traitements qu’on continue à y pratiquer.

La visite pourra se poursuivre par la 5e avenue, et plus précisément par l’hôtel français où se trouvait l’ambassade du Pérou il y a quelques temps. Les touristes apprendront ainsi ce qu’il advint des 10 800 Cubains candidats à l’exil qui s’y pressèrent à partir du 5 avril 1980 pour y demander l’asile politique. Puis les visiteurs européens et américains seront conduits, comme le furent une bonne partie de ces candidats au départ, à la plage d’El Fontán et à celle du Mosquito. On leur rappellera alors l’exode de Mariel qui suivit : entre avril et octobre 1980, le régime de Fidel Castro se débarrassa de près de 125 000 Cubains, considérés comme des « déchets » et des « vermines » qui embarquèrent au port de Mariel en direction de la Floride‬.‬‬‬‬

Les défenseurs des droits des homosexuels seront sensibles au fait que l’écrivain homosexuel cubain Reinaldo Arenas ait pu quitter l’île, après des années de persécutions, au cours de cet exode. On pourra même lire au groupe, subjugué par ce glorieux moment de la saga castriste, le passage de son roman autobiographique, Avant la nuit, où il raconte l’épisode, et leur présenter le film américain de qualité qui en a été tiré en 2000. L’acteur Javier Barden interprétait le rôle d’Arenas et Johnny Depp celui de son tortionnaire.

Après une nuit de repos, une visite s’imposera à la forteresse de La Cabaña où furent fusillés des centaines de Cubains sur ordre du « glorieux guérillero héroïque », plus connu sous le surnom du Che. On pourra offrir aux visiteurs un de ces souvenirs bien connus en Europe : un béret noir avec une étoile rouge et un tee-shirt avec portrait de Guevara avant de photographier leur groupe devant le « Mur des hirondelles » où avaient lieu les exécutions capitales.

De là, on se rendra au « Castillo del Morro », où des centaines de prisonniers passèrent par les terribles gavetas – en français les « tiroirs »- ces cellules horizontales si exigües qu’ils ne pouvaient se tenir debout et où ils étaient pourtant confinés parfois pendant plusieurs jours.

Des remparts de cet édifice, on montrera alors aux touristes le lieu exact où les « héroïques marins castristes » coulèrent le remorqueur 13-mars en juillet 1994, jetant ainsi à la mer ses 68 occupants qui tentaient de fuir. Cette magnifique manifestation de fermeté révolutionnaire contre ces gusanos – terme du vocabulaire castriste désignant ces « vers méprisables » qui voulaient abandonner le « premier territoire libre de l’Amérique », comme deux millions d’autres Cubains avant eux- provoqua la mort de 41 personnes dont une dizaine d’enfants.

L’après-midi, on pourra prévoir la visite d’une école primaire. Quelle émotion de voir les enfants tenus de jurer comme chaque matin, la main sur le front comme en un salut militaire et leur foulard rouge autour du cou : « Pionniers du communisme, nous serons comme le Che » !

Enfin, pour permettre aux touristes de prendre des photos qui frapperont sans nul doute l’imagination des amis de l’Ohio ou de la Corrèze, on pourra leur permettre d’assister le troisième jour à un « rassemblement de répudiation » contre les « Dames en blanc », ces femmes qui osent demander une amélioration des conditions de détention de leurs maris ou de leurs enfants. Les voyous du quartier, quelques policiers en service commandé et tous ceux qui ne peuvent échapper à cette manifestation de haine contre ces femmes qui défendent les droits de l’homme et de démocratie les insulteront, les menaceront et leur promettront de subir « la vengeance du Peuple ». Les touristes toucheront là au castrisme le plus authentique.

La prison de Nuevo Amanecer (l’Aube nouvelle), destinée aux femmes, celle du Combinado del Este, à la sortie de La Havane ou un des camps de travail forcé éparpillés dans tout le pays, comme celui de Taco Taco près de Pinar del Río, constitueraient enfin, le troisième jour, des moment forts de ce passionnant circuit, comme le sera aussi la visite de deux des unités militaires disciplinaires les plus sévères : la Quatrième division et la Paloma, des prisons qui visaient à mâter les jeunes du contingent réfractaires.

Les touristes pourraient jouir alors d’un repos bien mérité. Une dernière soirée au cabaret Tropicana avec leurs guides officiels leur donnera la meilleure occasion d’apprendre une chanson castriste particulièrement indiquée : Hasta Siempre, Comandante – « Avec toi pour toujours, Commandant ! »

*Directeur de l’Institut d’histoire sociale, fondé par Boris Souvarine, Pierre Rigoulot a publié l’ouvrage de référence sur le régime castriste, « Coucher de soleil sur la Havane »-Le Cuba de Castro, 1959-2007 »(Flammarion, 2007).

*Écrivain, ancien professeur d’histoire, Félix José Hernández, est réfugié politique en France depuis 1981.

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