Poupées de Michel Nedjar. Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, Paris
Poupées de Michel Nedjar. Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, Paris.

Paris le 7 juillet 2016.

Chère Ofelia,

Mardi,  j’ai eu l’opportunité de visiter l’exposition Michel Nedjar Présences, au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme. On m’a offert très aimablement beaucoup de  documentation. Je te prie de la faire circuler cette chronique là-bas à La Havane, parmi nos amis qui connaissent la langue de Molière.

Michel Nedjar a été longtemps associé à l’art brut, à la diffusion duquel il a contribué, puisqu’il fut un des fondateurs de l’Aracine, dont la collection est aujourd’hui conservée au LaM de Villeneuve-d’Ascq.

Né en 1947 à Soisy-sous-Montmorency, il est le petit-fils d’une chiffonnière des Puces de Saint-Ouen et le fils d’un tailleur. Dès l’enfance, il fabrique des poupées à partir des membres brisés de celles de ses sœurs et les enterre.

En 1961, Nuit et Brouillard d’Alain Resnais agit sur lui comme une déflagration. Il découvre l’horreur des camps. Il s’identifie aux corps des victimes. Il est placé comme apprenti-tailleur ; après une tuberculose, il entreprend de longs voyages, de 1970 à 1975, notamment un au Mexique, où il découvre les momies de Guanajuato, enterrées, puis déterrées et exposées dans leurs vêtements en lambeaux.

De retour à Paris, Michel Nedjar crée ses premières poupées, les « Chairdâmes » à partir de tissus trouvés dans les poubelles. D’élégantes, elles deviennent progressivement grotesques, barbares. C’est en 1976 que démarre la période des poupées teintes : Michel Nedjar prépare des bains de teinture, dans lesquels il plonge ses poupées, y mêlant de la terre, du sang, opérant des rituels de renaissance. Il exhume des corps, des visages.

En 1980, il commence à dessiner par séries sur des supports de récupération. Pour rester au plus près de son corps à corps avec les poupées, il peint avec ses mains qu’il plonge dans des seaux de peinture acrylique, il repasse ses œuvres au fer à repasser, seul vestige de son activité de tailleur, provoquant ainsi des « accidents », des convulsions de la matière.

La très importante donation que Michel Nedjar fait aujourd’hui au mahJ (60 dessins, 31 poupées et un reliquaire, dont n’est présentée ici qu’une sélection privilégiant l’œuvre graphique) est l’aboutissement d’échanges débutés en 2004, lors d’un colloque sur le « schmattès » (tissu de rebut), suivi, en 2005, par la commande d’un théâtre de Pourim intitulé Poupées Pourim, qui inaugura une nouvelle phase dans son œuvre. La découverte du sens profond de la fête de Pourim, qui célèbre – par l’inversion, la transgression, le rire – le sauvetage des juifs d’une extermination programmée, a été déterminante et a donné naissance à une famille de poupées joyeuses, fragiles, carnavalesques, « réparées ». Poupées Pourim est présenté dans la Chambre du duc, dans le parcours permanent du musée, simultanément à « Présences ».

Michel Nedjar par lui-même.

« Quand je suis revenu de Mexico en 1976, après y avoir passé environ un an, j’ai commencé à créer des poupées. J’utilisais des tissus trouvés dans les poubelles du Sentier et au marché aux Puces de Saint-Ouen, où je travaillais avec ma grand-mère. Je voulais abandonner le monde de la mode et ma profession de tailleur.

Au bout d’un an, j’ai souffert d’une grave dépression, qui a duré deux ans. J’ai refusé de prendre tout médicament, je ne voulais pas interrompre le processus créatif. […] Lorsque j’avais terminé une poupée, je la plongeais dans une grande cuve remplie d’eau chaude, de terre et quelquefois de sang de cochon – comme un bain rituel. J’immergeais les poupées complètement et ensuite je les mettais à sécher, attachées à une corde à linge, comme des animaux abattus.

Une fois en plongeant une poupée dans l’eau chaude, la boue, j’ai perdu conscience, je n’avais plus d’identité, j’ai touché le fond végétal de l’être, je n’étais rien ; j’ai été au cœur de l’univers. C’était tout à la fois effrayant et fantastique. Cela n’a duré que deux ou trois secondes. Je me suis repris et j‘ai sorti rapidement la poupée de son bain. Cette expérience a produit sur moi une telle impression que j’ai voulu la revivre. Un état mystique et total qui m’a fait toucher l’origine de l’univers. Mais cela n’a plus été possible.

Au cours de ces deux années, j’avais tellement d’énergie, une vigueur étrange qui m’a fait remplir l’atelier de poupées lugubres. Il ressemblait à une caverne. Quelquefois je dis que je n’ai pas créé mais plutôt exhumé quelque chose, comme un archéologue. Je ne savais pas ce que j’avais déterré, mais je savais que je voulais m’en tenir à cet état. Je savais aussi que ce qui était arrivé avec les poupées à cette époque était très important. Et je continue à dire que les poupées m’ont sauvé. » In animo.! Johann Feilacher & Springer-Verlag Vienne, 2008 (catalogue d’exposition).

« Le besoin s’est fait d’un corps à corps avec la peinture, comme je l’ai fait avec mes poupées. Mes pinceaux me limitaient, je les ai abandonnés et j’ai peint avec mes mains. Il y a eu un contact plus direct avec la matière. J’utilise de grands pots de peinture acrylique industrielle pour pouvoir mettre mes mains dedans. Cela me permet de rentrer dans l’œuvre. Quand je dessine, j’ai l’impression de déterrer et de gratter quelque chose. Je ne pouvais pas le faire avec les pinceaux. Il y avait trop de distance entre l’œuvre et moi. Maintenant, avec les mains, il y a directement ce déterrage, cet arrachage. »

 « J’utilise les peintures acryliques de bâtiment, la cire, des pastels. J’ai aussi essayé de dessiner avec le sang d’animal. Mais le sang ne se laisse pas apprivoiser. J’avais les mains remplies de sang. J’avais l’impression que chaque dessin était un meurtre, un sacrifice. »

« Dans mes anciens dessins, il y avait des personnages avec tous leurs traits : la bouche, le nez, les yeux, les bras. Parfois même avec des dents. Le premier trait qui a disparu c’était la bouche. En l’éliminant, je pouvais atteindre une force muette et mystérieuse. Les yeux et le nez sont restés. Maintenant ce ne sont plus des yeux, mais presque des trous. Le regard devient plus fort. Un regard dans le lointain, dans les ténèbres de l’éternité. Le regard ce n’est plus une nécessité. La nécessité, c’est la présence. La présence au-delà du regard. »

« Le fer à repasser, c’est le seul outil qui me reste de mon ancien métier, tailleur. Le fer à repasser, très chaud, m’aide à mélanger les matières et à sécher le dessin. Je pose le fer à repasser directement sur la peinture. Il se produit des accidents et des choses imprévues. La chaleur provoque des convulsions, la convulsion définitive. La matière devient vivante. »

Extraits de « Rencontre avec Michel Nedjar », par Téo Hernandez, in Michel Nedjar, Les ongles en deuil, catalogue d’exposition, Bielefelder Kunstverein, Mannheimer Kunstverein, Kunsthalle Recklinghausen, Kunstamt Wedding, Berlin, Museum de Stadshof, Zwolle, 1995-1996.

Michel Nedjar Présences. Exposition 15 février – 23 octobre 2016. Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, Hôtel de Saint-Aignan. 71, rue du Temple. 75003 Paris. Commissariat : Nathalie Hazan-Brunet ; Dominique Schnapper, présidente ; Paul Salmona, directeur ; Corinne Bacharach, responsable de la communication et de l’auditorium ; Contact presse Sandrine Adass.

Je  t’embrasse depuis notre chère et cultivée France,

Félix José Hernández.

 

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