Flore, 1634. Huile sur toile - 125 x 101 cm. Saint-Pétersbourg, Musée de l’Ermitage. Photograph © The State Hermitage Museum /Vladimir Terebenin.
Flore, 1634. Huile sur toile – 125 x 101 cm. Saint-Pétersbourg, Musée de l’Ermitage.
Photograph © The State Hermitage Museum /Vladimir Terebenin.

Paris le 30 mai 2016.

Chère Ofelia,

J’ai eu l’opportunité de visiter le Musée  Jacquemart – André. On m’a offert très aimablement cette documentation à  propos de « Rembrandt Intime », que je t’envoie avec cette lettre. Je te prie de la faire circuler là-bas à La Havane, parmi nos amis qui connaissent la langue de Molière.

Maître incontesté de l’art hollandais du XVIIe siècle, Rembrandt a dominé son temps dans trois domaines : la peinture, la gravure et le dessin. Il a sans relâche expérimenté différentes techniques pour traduire sa vision de l’homme et du monde qui l’entoure. Réaliste à l’extrême, il est aussi mystique. Virtuose, il ne se laisse pas aller à la facilité. Habité d’un pouvoir créatif qui force l’admiration,  Rembrandt interroge dans ses œuvres la destinée humaine, tout en s’attachant à représenter son cercle intime. Ses proches, comme sa femme Saskia, sa dernière compagne Hendrickje Stoffels ou son fils Titus font l’objet de nombreuses études réalisées par un artiste qui va aussi, tout au long de sa vie, se représenter lui-même et porter l’art de l’autoportrait à ses sommets.

Édouard André et Nélie Jacquemart achetèrent trois tableaux de Rembrandt qui restent de nos jours incontestés : les Pèlerins d’Emmaüs (1629), le Portrait de la princesse Amalia von Solms (1632), et le Portrait du Docteur Arnold Tholinx (1656). Chacune de ces trois œuvres illustre une époque différente et fondamentale de la création de Rembrandt : ses débuts à Leyde, ses premières années de succès fulgurant à Amsterdam et ses années de maturité artistique. Aussi l’idée est-elle née de confronter ces tableaux à d’autres œuvres contemporaines de l’artiste – peintures, gravures et dessins –, afin de mieux comprendre leur genèse et l’ampleur du génie de Rembrandt.

Conçue autour des trois chefs-d’œuvre du musée Jacquemart-André, l’exposition réunit une vingtaine de tableaux et une trentaine d’œuvres graphiques, grâce à une série de prêts exceptionnels du Metropolitan Museum of Art de New York, du musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg, de la National Gallery de Londres, du Rijksmuseum d’Amsterdam, du Louvre ou encore du Kunsthistorisches Museum de Vienne. La sélection des dessins et gravures engage un dialogue fructueux avec les peintures et permet aux visiteurs de découvrir toutes les facettes de l’immense talent de Rembrandt.

En évoquant les moments-clés de la carrière de Rembrandt, l’exposition retrace son évolution stylistique et dévoile l’intimité de son processus créatif. Elle permet ainsi au visiteur d’approcher le cœur de sa pratique artistique mais aussi de sa biographie, la vie de Rembrandt étant un fil conducteur indissociable de son œuvre.

Salles 1 & 2 : Les débuts à Leyde, 1625-1631

C’est autour des Pèlerins d’Emmaüs (1629), œuvre majeure des années de jeunesse de Rembrandt, que s’articulent les deux premières salles de l’exposition. Découpé comme une ombre au premier plan, le Christ fait face à un pèlerin, éclairé d’une lumière caravagesque, saisi d’étonnement devant le mystère de la Résurrection. La simplicité de la composition et l’usage du clair-obscur confèrent une extraordinaire intensité dramatique à la scène. Cela semble d’autant plus surprenant que les peintures d’histoire réalisées jusque-là par le jeune artiste n’avaient pas cette puissance dramatique et mystique. Récemment restaurée, la Scène historique (Musée Lakenhal, Leyde), réalisée trois ans auparavant, témoigne encore de la forte influence de Peter Lastman, le maître de Rembrandt.

D’autres œuvres en revanche, de la même année que le tableau des Pèlerins d’Emmäus, présentent des similitudes évidentes avec celui-ci. On retrouve dans la Parabole de l’homme riche (Gemäldegalerie, Berlin) la source de lumière dissimulée, cette fois-ci par la main de l’homme, qui est assis devant une table entourée de ses livres de comptes. La composition du sublime tableau représentant Saint Paul à sa table de travail (Germanisches Nationalmuseum, Nuremberg) est encore plus proche de celle des Pèlerins d’Emmaüs, bien qu’ici à nouveau le visage du saint méditant soit en pleine lumière. Rembrandt atteint alors,par sa technique, mais surtout par l’audace et la finesse psychologique de ses compositions, un sommet artistique dans son œuvre.

Si le dessin a été dès ses débuts un terrain inépuisable d’expériences comme le montrel’Homme debout aux bras écartés (Kupferstichkabinett, Dresde), c’est aussi à cette époque que Rembrandt s’initie à l’eau-forte, dont la technique influence son approche picturale. Son esprit analytique s’exerce autant sur les sujets bibliques que sur les personnes qui l’entourent : ses portraits et autoportraits gravés (Fondation Custodia, Paris) sont révélateurs à cet égard. En peinture, Rembrandt s’exerce également en réalisant des figures d’expression, ou « tronies », comme le Soldat riant (Mauritshuis, La Haye), qui lui permettent de devenir un portraitiste couru lorsqu’il s’installe à Amsterdam.

Salles 3 à 7 : Les premiers triomphes à Amsterdam

 C’est autour d’un portrait, celui de la princesse Amalia van Solms, que se développe la deuxième partie de l’exposition. Mariée à Frédéric-Henri de Nassau, stathouder de Hollande, l’une des composantes des Provinces-Unies, république à majorité protestante, Amalia van Solms était l’épouse de l’un des personnages les plus importants de son pays. Or mystérieusement il n’en paraît rien dans son portrait. Rembrandt ne paraît pas vouloir flatter son modèle et cette simplicité dans un portrait de cour intrigue.

L’artiste entretient des liens avec la cour du stathouder et c’est sans doute à la demande de ce dernier qu’il peint une série sur la Passion du Christ, sujet qu’il traite également dans une saisissante série de grisailles. L’une d’elles, l’Ecce Homo prêté par la National Gallery de Londres, est préparatoire à une gravure monumentale (Paris, Bibliothèque nationale de France / Petit Palais). Cette dernière permet de mieux comprendre l’originalité de Rembrandt qui acquiert une maîtrise exceptionnelle de la technique de l’eau-forte et considère ses gravures comme des œuvres d’art à part entière, en les signant.

Pour illustrer le processus créatif de l’artiste, l’exposition présente également une belle sélection de dessins, art dans lequel il excelle pour saisir sur le vif une partie plus intime de la vie de son entourage. Qu’il représente des épisodes bibliques ou croque des scènes de la vie quotidienne (Acteur jouant le Capitan, Rijksmuseum d’Amsterdam), Rembrandt témoigne la puissance de son génie dans ses dessins au trait vif et enlevé, dont l’Autoportrait du Kupferstichkabinett de Berlin offre une brillante démonstration. Cet autoportrait dessiné dialogue avec le remarquable Autoportrait peint du Louvre qui, avec le Portrait de Haesje Jacobsdr van Cleyburg (Rijksmuseum, Amsterdam), permet de mieux comprendre l’œuvre de Rembrandt dans ces années que l’on peut qualifier de triomphales.

En contre-point à ces évocations de l’œuvre intime, les grandes figures orientales, mythologiques ou bibliques que Rembrandt réalise alors sont représentées dans l’exposition par le magnifique Vieil homme en costume oriental (Metropolitan Museum of Art, New York), la superbe Flore de l’Ermitage, possible portrait de Saskia, ainsi que par l’Héroïne de l’Ancien Testament du musée des beaux-arts du Canada (Ottawa).

Le sujet des pèlerins d’Emmaüs est abordé pour la seconde fois en peinture en 1648. Seul tableau des années 1640 présenté dans l’exposition, cette œuvre magistrale, prêtée par le musée du Louvre, illustre la récurrence de ce thème dans l’œuvre de Rembrandt, qui réalise également des gravures en 1634 puis en 1654.

Salle 8 : Les splendeurs du Style Tardif, 1652-1669

 La dernière partie de l’exposition est consacrée aux ultimes années de création de Rembrandt, dont l’art atteint un équilibre rare, alliant maîtrise technique, finesse de la perception psychologique et liberté stylistique. Cette osmose est particulièrement visible dans son œuvre gravée. Ainsi, la série des Trois Croix et celle du Christ présenté au peuple, réalisées en 1654 et dont plusieurs états sont présentés dans l’exposition, rivalisent avec ses plus beaux tableaux. Les variations d’un état à l’autre illustrent le travail de Rembrandt qui cherche à rendre la nature de l’homme dans sa variété et ses contradictions, dans ses forces et ses faiblesses, et à témoigner d’une foi qui l’amène à représenter la vie du Christ dans des visions qui comptent parmi les plus sublimes de l’art. Une grande audace se dégage également des dessins qu’il réalise alors, en particulier du paysage fluvial du Louvre, qui rappelle l’art des grands maîtres de l’Extrême-Orient.

Cette liberté stylistique qui étonne et subjugue est aussi à l’œuvre dans les portraits de cette dernière période. Dès le début des années 1650, Rembrandt dépouille ses portraits de toute mise en scène pour se concentrer sur la vérité des êtres. Son style devient à la fois plus libre et plus rapide, parfois plus cassé, comme en témoignent la Jeune fille à sa fenêtre (Nationalmuseum, Stockholm), d’une admirable fraîcheur, ou le portrait de sa dernière compagne Henrickje Stoffels (National Gallery, Londres), dont l’exécution méticuleuse du visage contraste avec le travail enlevé du vêtement.

Avec le Portrait du Docteur Arnold Tholinx(1656) conservé au musée Jacquemart-André, Rembrandt livre l’image d’un homme de science, d’un médecin, habité par le savoir, dont la sévérité se trouve atténuée par la confrontation avec une gravure contemporaine le représentant. Un style plus réfléchi, rempli d’une tendre émotion préside à la création du Titus lisant (1658, Kunsthistorisches Museum, Vienne), un portrait tout en douceur du fils de Rembrandt qui allait partir avant son père. Tous ces portraits paraissent habités d’une lumière intérieure, qui dévoile un Rembrandt intime et peu connu.

C’est donc un triple parcours que propose l’exposition Rembrandt intime, en invitant les visiteurs à redécouvrir les trois chefs-d’œuvre du musée Jacquemart-André et à se plonger dans la vie de l’artiste, tout en se familiarisant avec son processus créatif.

Rembrandt Intime. Musée Jacquemart – André. 16 septembre 2016 – 23 janvier 2017. Commissariat : Emmanuel Starcky, Directeur des Domaines et Musées nationaux de Compiègne et de Blérancourt ; Peter Schatborn, Directeur émérite du Cabinet national des estampes au Rijksmuseum d’Amsterdam et Pierre Curie, Conservateur du Musée Jacquemart-André. Scénographie : Hubert le Gall est un designer français, créateur et sculpteur d’art contemporain. Depuis 2000, il réalise des  scénographies originales pour de nombreuses expositions.

Je  t’embrasse depuis notre chère et cultivée France,

Félix José Hernández.

 

 

 

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