The girls par Emma Cline

The girls par Emma Cline

Paris le 1er septembre 2016.

« La plupart des gens connaissaient au minimum un détail atroce. Des étudiants se déguisaient parfois en Russell pour Halloween en s’aspergeant les mains de ketchup chapardé au réfectoire. Un groupe de black metal avait reproduit le coeur sur la pochette d’un album, ce même coeur buriné que Suzanne avait laissé sur le mur de Mitch. Avec le sang de la femme. Mais Sasha paraissait si jeune, pourquoi en aurait-elle entendu parler ? Pourquoi s’y intéresserait-elle ? Elle était perdue dans cette certitude profonde que rien n’existait en dehors de sa propre expérience. Comme si les choses ne pouvaient aller que dans un sens, et les années vous entraînaient dans un couloir jusqu’à la pièce où attendait votre personnalité inévitable, embryonnaire, prête à être dévoilée. Quelle tristesse de découvrir que parfois vous n’atteigniez jamais cet endroit. Que parfois vous passiez votre vie entière à déraper à la surface, tandis que les années s’écoulaient, misérables.

Julian caressa les cheveux de Sasha.

« C’était un truc complètement dément. Des gens assassinés par des hippies à Marin. »

Cette chaleur sur son visage je la connaissais. C’était la même  ferveur que chez ces individus qui peuplaient les forums sur Internet, apparemment inépuisables et immortels. Ils se bousculaient pour s’approprier l’affaire, adoptaient le même ton entendu, un vernis d’érudition qui masquait la morbidité fondamentale de l’entreprise. Que cherchaient-ils parmi toutes ces banalités? Comme si le temps qu’il avait fait ce jour-là comptait. La moindre information prenait de l’importance quand on s’attardait dessus: la station que diffusait la radio dans la cuisine de Mitch, le nombre et la profondeur des coups de couteau. La façon dont les ombres avaient trembloté sur cette voiture-là, sur cette route-là.

« Je ne suis restée avec eux que quelques mois, dis-je. Pas de quoi en faire un plat. »

Le Nord de la Californie, à l’époque tourmentée de la fin des années 1960. Evie Boyd a 14 ans. Elle Nit seule avec sa mère, que son père vient de quitter. Fille unique et mal dans sa peau, elle n’a que Connie, son amie d’enfance. Mais les deux amies se disputent dès le début de l’été qui précède le départ en pension d’Evie. Un après-midi, elle aperçoit dans le parc où elle est venue traîner, un groupe de filles dont la liberté, les tenues débraillées et l’atmosphère d’abandon qui les entoure la fascinent. Très vite, Evie tombe sous la coupe de Suzanne, l’aînée de cette bande, et se laisse entraîner  dans le cercle d’une secte et de son leader charismatique, Russell.

Caché dans les collines, leur vaste ranch est aussi étrange que délabré, mais aux yeux d’Evie, il est exotique, excitant, électrique, et elle veut à tout prix s’y faire accepter. Tandis qu’elle passe de moins en moins de temps chez sa mère, et tandis que son obsession pour Suzanne va grandissant, Erie ne s’aperçoit pas qu’elle s’approche à grands pas d’une violence impensable, et de ce moment dans la vie d’une adolescente où tout peut basculer.

Dense et rythmé, le remarquable premier roman d’Emma Cline est saisissant de perspicacité psychologique. Raconté par une Evie adulte mais toujours cabossée, comme jamais remise de son expérience  sectaire ni de son enfance ballotée, il est un portrait indélibile des filles comme des femmes qu’elles deviennent. Il est aussi le tableau très documenté d’un monde parallèle et inquiétant. Celui d’une secte qui n’est pas sans rappeler la tristement célèbre Famille de Charles Manson, dont la légende noire flotte au-dessus de Hollywood depuis près d’un demi-siècle.

« Emma Cline dépasse les mythes, décrivant de manière saisissante comment la noirceur s’immisce dans ce groupe de jeunes idéalistes pour en faire des tueurs de sang froid. Dans son impressionnant premier roman, elle éclaire les vérités les plus sombres du passage à l’âge adulte (…) Nanette Donohue, Booklist

« The Girls est un roman brillant, intense et dévorant- magistrat, non pas pour une auteur si jeune, mais pour n’importe quel auteur, de tout temps. » Richard Ford

 « Difficile de savoir ce qui est le plus impressionnant : la compréhension des êtres humains dont fait preuve Emma Cline, ou sa maîtrise de la langue. » Mark Haddon, New York Times

 « Emma Cline n’a pas son égal pour décrire toute la complexité de l’existence d’une femme, faisant de tout un mythe quelque chose de bien plus intime (…) Un livre qui brise le cœur et coupe le souffle. » Lena Dunham

 Emma Cline est née en Californie, il y a vingt-six ans. Ses nouvelles ont paru aux États-Unis dans Titi House et The Paris Review. Elle est la lauréate du prix Plimpton 2014. The Girls est son premier roman dont les droits ont déjà été achetés par le producteur Scott Rudin ; il paraît aux États-Unis en juin 2016 chez Random House, et sera publié dici la fin de l’année clans 34 pays étrangers, de l’Espagne au Japon en passant par la Suède, l’Albanie, le Brésil…

The girls. Emma Cline. Roman traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Esch. 331 pages. Photo couverture : Alexandra Cameron/ Arcangel Images. © Quai Voltaire/ La Table Ronde, 2016, pour la traduction française. ISBN : 978-2-7103-7656-9

Publié par Félix José Hernández.