Varda – Cuba au Centre Pompidou

Paris, le 30 octobre 2015.

Chère Ofelia,

Hier, j’ai eu l’opportunité de visiter le Centre Pompidou. On m’a offert très aimablement cette documentation à propos de l’exposition Varda/ Cuba, que je t’envoie avec cette lettre.

Je te prie de la faire circuler là-bas à La Havane, parmi nos amis qui connaissent la langue de Molière.

Je t’embrasse depuis notre chère et cultivée France.

Félix José Hernández.

« Décembre 1962, Agnès Varda est à Cuba, à la Havane. L’exposition de la galerie de photographies du Centre Pompidou révèle pour la première fois au public les étonnantes photographies réalisées par Varda lors de ce séjour et qui sont récemment entrés dans les collections du Centre Pompidou.

Son périple s’inscrit dans la tradition des voyages d’artistes et d’intellectuels français à Cuba. Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Gérard Philipe ou Chris Marker y sont déjà allés ; Henri Cartier-Bresson et René Burri sont là en même temps qu’elle ; Michel Leiris, Marguerite Duras et quelques autres y séjourneront bientôt. Si Agnès Varda raconte volontiers qu’elle a eu trois vies : d’abord photographe, puis cinéaste, avant de devenir artiste plasticienne. De ces trois existences, c’est certainement la première qui est la moins connue.

Dans l’île caribéenne, Varda est fascinée par l’élan de mobilisation populaire que permet la révolution. Mais elle est loin d’être naïve et demeure critique face aux impasses et aux contradictions du régime. Cela fait, en effet, quatre ans que Fidel Castro et son Movimiento 26 de Julio ont renversé le dictateur pro-américain Fulgencio Batista. Après le débarquement avorté dans la baie des Cochons, la mise en place de l’embargo économique et la crise des missiles, la tension avec les États-Unis est à son paroxysme. En octobre 1962, les photographies prises par un avion de reconnaissance américain révèlent que les Soviétiques construisent sur l’île des rampes de lancement d’ogives nucléaires. Seules d’intenses négociations internationales permettront alors d’éviter que ce soudain « réchauffement » de la guerre froide en plein coeur des Caraïbes ne déclenche un nouveau conflit mondial.

À La Havane et dans ses environs, Agnès Varda découvre un étonnant cocktail de politique omniprésente et de sensualité débridée. Cuba représente à ses yeux la rencontre inédite « du socialisme et du cha-cha-cha ». Varda y réalise des milliers de photographies en vue d’en faire un film. Elle fixe l’atmosphère nerveuse de la ville, la démarche chaloupée des Cubaines, la coupe de la canne à sucre, les danses de rue improvisées et les discours interminables du Líder Máximo devant une foule conquise. Ses images jouent avec la composition, la profondeur de champ et les premiers plans. Elles ont la qualité d’un regard aigu mais toujours en mouvement.

De retour à Paris, la cinéaste filme ses séries de photographies au banc-titre. Mises en séquences, les images fixes se trouvent ainsi réanimées au rythme des congas et d’un texte lu par Michel Piccoli et Varda elle-même. D’une durée de trente minutes, le film sort en mai 1964. Il porte le titre Salut les Cubains, en référence au magazine phare des yé-yé, Salut les copains, créé deux ans plus tôt. Il sera couronné d’une médaille de bronze au festival du film documentaire de Venise. Le choix de l’image arrêtée puis réanimée, l’adoption d’un langage documentaire novateur, le positionnement par rapport au cinéma direct mais aussi le point de vue féminin, le jeu avec les stéréotypes et l’habile positionnement politique qui permet d’éviter la censure, en fait assurément un film important du cinéma documentaire de cette décennie.

Les photographies utilisées pour le film sont loin d’être de simples notes de voyage, des vues documentaires de circonstance, ou les simples supports d’un commentaire en voix off. Elles révèlent un véritable oeil de photographe. L’exposition de la galerie de photographies met en dialogue ces photographies et le film créant, entre images fixes et images animées, une tension qui est au coeur de l’oeuvre d’Agnès Varda.

Artiste pluridisciplinaire, Agnès Varda (Belgique, 1928) est à la fois réalisatrice, productrice et photographe. Elle incarne l’une des grandes figures du cinéma indépendant en France. Depuis une dizaine d’années, elle travaille également en tant que visual artist mêlant photographies et vidéos dans ses installations.

Agnès Varda a grandi à Bruxelles puis à Sète avant de s’installer à Paris pour suivre des études de photographie à l’École Louis-Lumière et d’histoire de l’art à l’École du Louvre. Photographe des débuts de Jean Vilar en Avignon, puis de la troupe du TNP et du Théâtre de Chaillot, elle se fait connaître grâce à ses photographies de Gérard Philipe et de Maria Casarès.

En 1954, elle crée une société de production Ciné-Tamaris et tourne avec des moyens de fortune son premier long métrage de fiction, La Pointe courte, pour lequel elle choisit Alain Resnais comme monteur et deux acteurs du TNP, Silvia Monfort et Philippe Noiret, alors débutants au cinéma. Ce coup d’essai audacieux, mêlant chronique réaliste et étude psychologique, s’inscrit dans la mouvance naissante de la Nouvelle Vague. Le succès public suivra en 1961 avec Cléo de 5 à 7 tandis que Le Bonheur décrochera le prix Louis-Delluc en 1965.

La réalisatrice s’installe ensuite à Los Angeles où elle fréquente, entre autres, Andy Warhol et Jim Morrison. Elle y tournera notamment Lions love, une fiction hippie. Documentariste, Agnès Varda est aussi le témoin de son époque, évoquant les luttes féministes dans L’une chante, l’autre pas (1977) ou la condition des sans-abris dans Sans toit ni loi (1985, Lion d’Or à Venise), ou Les glaneurs et la glaneuse (2000) qui a pour cadre la société de consommation. Plus récemment, elle a réalisé Les Plages d’Agnès (2009, César) en revenant sur les plages qui ont marqué sa vie au milieu d’extraits de ses films, d’images et de reportages.

Elle reçoit en 2001 un César d’honneur et la Palme d’or d’honneur à Cannes en 2015 pour l’ensemble de son oeuvre.

En 2003, Agnès Varda effectue une première intervention dans les arts visuels à la Biennale de Venise avec Patatutopia. Elle présentera ensuite les installations Les Veuves de Noirmoutier, La Mer immense et La Petite mer immense en 2006 à la Fondation Cartier et Le Tombeau de Zgougou au MAC/VAL. Elle continue aujourd’hui de combiner et de mettre en scène dans l’espace, sa vision et sa pratique de la photographie, du cinéma et de la vidéo.

Ses oeuvres figurent parmi les collections du MoMA à New York, du Centre Pompidou à Paris, du FRAC Lorraine, du LACMA à Los Angeles et du CAFA Art Museum de Pékin.

Varda / Cuba. Centre Pompidou, Paris. 11.11. 2015 – 01.02.2016. Galerie de Photographies, Niveau -1. Catalogue de l’exposition. Co-édition Éditions Xavier Barral et Centre Pompidou Parution. Novembre 2015. Textes : Entretien avec Agnès Varda par Karolina Ziebinska-Lewandowska, Clément Chéroux , François Hourmant , Valérie Vignaux . Fiche technique : Format : 21 x 28,5 cm . 168 pages. 144 photographies N&B et documents d’archives. Ce premier ouvrage sur le travail photographique d’Agnès Varda est consacré à la série qu’elle a réalisée à Cuba en 1963. Fascinée par l’énergie qui règne à La Havane et ses environs, entre socialisme et cha-cha-cha, Agnès Varda rapporte des milliers de photographies prises sur le vif avec l’idée de faire un film. L’artiste crée avec cette série une tension entre images fixes et images animées, c’est à dire entre photographie et cinéma, qui réside au coeur de son oeuvre. Cette publication accompagne l’exposition de la Galerie de photographies au Centre Pompidou à partir du 11 novembre. Éditions Xavier Barral ».

Publié par Félix José Hernández.

Foto: Cuba, © Centre Pompidou. © Agnès Varda.

Hispanista revivido.