Paris le 22 mars 2017.

« Dans la cour, il y a un cerisier au milieu d’une pelouse, on est saisi par l’atmosphère douce et très calme. Un merle sautille sur les pavés. Je transporte des cartons. Je viens d’emménager ici. Je remplis la cave de vieux papiers que je ne relirai jamais. Je crains les caves, je ne m’y hasarde que sous la contrainte. Celle-ci a la porte arrachée, un sol suintant. Un fil électrique se balance au milieu de nulle part, je n’y redescendrai pas de sitôt.
J’entasse de la vaisselle ébréchée, des tasses fendues, des bibelots chinois et de vieux manteaux habités par les mites, des choses que je n’ai pas osé jeter, et qui, dans cette pièce noire, sont encore plus abandonnées.
Je peine à m’enraciner. Je détourne le regard du passé qui se fait poussière, mais quoi regarder, alors ? Convoquant ceux qui sont morts ou celles que l’on ne verra plus, les déménagements ont la violence des deuils.
Je fuis le passé, le regard perdu. Alors, devant l’ascenseur de l’escalier D, quelqu’un surgit.
Je voudrais vous parler, dit-elle avec timidité.
Elle a un petit mouvement de recul et j’en ai un moi-même, nous avons peut-être en commun la peur d’être de trop et de déranger. (Ou alors serait-ce que nous n’aimons pas qu’on nous envahisse, qu’on nous dérange.)

Elle a senti mon léger mouvement. Toutes deux nous faisons un effort. Je veux vous parler de Charlotte Delbo, dit-elle, très vite. Je vous ai entendue l’évoquer à l’occasion de son centenaire, et je la connaissais.
Ma peau s’est hérissée sur mes bras.
Charlotte Delbo m’envoie des signaux. Je devine qu’il va me falloir du temps pour les interpréter. Je me souviens qu’elle écrivait : chaque jour un peu plus je remeurs, je reviens d’un autre monde, dites-moi : suis-je revenue de l’autre monde ? Pour moi, je suis encore là-bas et je meurs là-bas, chaque jour un peu plus.

Or la voici : intensément présente dans la cour. »

Ça commence comme une nouvelle d’Alice Munro : lors de son déménagement, une romancière est abordée par sa voisine du dessus qui l’a reconnue, et l’invite chez elle pour parler de Charlotte Delbo.

Ça continue comme un récit d’Isaac Babel. Car les parents de Jenny, la voisine née en 1925, étaient des Juifs polonais membres du Bund, immigrés en France un an avant sa naissance.

Mais c’est un livre de Geneviève Brisac, un « roman vrai » en forme de traversée du siècle : la vie à Paris dans les années 1930, la Révolution trahie à Moscou, l’Occupation – Jenny et son frère livrés à eux-mêmes après la rafle du Vel’ d’Hiv, la déportation des parents, la peur, la faim, les humiliations, et l’histoire d’une merveilleuse amitié. Le roman d’apprentissage d’une jeune institutrice douée d’une indomptable vitalité, que ni les deuils ni les tragédies ne parviendront à affaiblir.

Ça se termine à Moscou en 1992, dans la salle du tribunal où Staline fit condamner à mort les chefs de la révolution d’Octobre, par la rencontre improbable mais réelle entre des « zeks » rescapés du Goulag et une délégation de survivants des camps nazis.

À l’écoute de Jenny, Geneviève Brisac rend justice aux héros de notre temps, à celles et ceux qui, dans l’ombre, ont su garder vivant le goût de la fraternité et de l’utopie.

Magnifique roman, beau et touchant, témoignage d’un tragique destin individuel.

Geneviève Brisac est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels Petite, Une année avec mon père et Dans les yeux des autres.

Vie de ma voisine. Geneviève Brisac. © Editions Grasset & Fasquelle, 2017. Photo de couverture : DR. Pages : 180.Format :118 x 188 mm. Prix : 14.50 €. Prix du livre numérique : 9.99 €.
ISBN : 978-2-246-85845-4

Publié par Félix José Hernández.

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